La doctrine du Corps mystique du Christ, qui
est l'Église 1, recueillie primitivement des
lèvres du Rédempteur lui-même, et qui met
dans sa vraie lumière ce bienfait, jamais assez exalté,
de notre étroite union avec ce Chef si sublime, invite
certainement, par son excellence et son élévation,
tous les hommes mus par l'Esprit de Dieu à en faire l'objet
de leurs réflexions, et par la lumière qu'elle projette
dans leur esprit, les stimule fortement aux uvres salutaires
qui répondent à ces enseignements. C'est pourquoi
Nous croyons de Notre devoir de vous entretenir de ce sujet dans
cette Lettre encyclique, en développant spécialement
ce qui concerne l'Église militante. Nous sommes poussé
à le faire par la grandeur exceptionnelle de cette doctrine,
et aussi par les circonstances du temps où nous vivons.
1. Cf. Col. I, 24.
Notre intention, en effet, est de parler des
richesses cachées dans le sein de cette Église que
le Christ s'est acquise par son propre sang 2,
et dont les membres sont fiers d'avoir un Chef couronné
d'épines. C'est là un éclatant témoignage
que les plus belles gloires, les biens les meilleurs ne naissent
que de la douleur, et que, par conséquent, nous devons
nous réjouir d'avoir part aux souffrances du Christ, afin
qu'au jour de la manifestation de sa gloire, nous soyons aussi
dans la joie et dans l'allégresse 3.
2. Actes XX, 28.
3. Cf. S. PIERRE, I Épître,
IV, 13.
Il faut le remarquer tout de suite :
de même que le Rédempteur du genre humain fut accablé
de calomnies et de tortures par ceux-là mêmes qu'il
avait entrepris de sauver, ainsi la société instituée
par lui doit en cela aussi ressembler à son divin Fondateur.
Nous ne nions certes pas, bien au contraire, Nous avouons avec
un sentiment de reconnaissance envers Dieu, qu'en nos temps troublés,
un nombre considérable de ceux qui sont séparés
du bercail de Jésus-Christ regardent vers l'Église
comme vers l'unique port de salut ; mais Nous n'ignorons
pas non plus, cependant, que non seulement l'Église de
Dieu est méprisée et calomniée avec une orgueilleuse
hostilité par ceux qui, abandonnant la lumière de
la sagesse chrétienne, retournent misérablement
aux doctrines, aux murs, aux institutions de l'antiquité
païenne ; mais que souvent même beaucoup de chrétiens,
se laissant attirer par l'apparence trompeuse de l'erreur ou charmer
par les séductions et les dépravations du monde,
ignorent l'Église, n'ont pour elle qu'indifférence,
ou font comme si elle ne leur inspirait qu'ennui et dégoût.
C'est pourquoi, Vénérables Frères, par devoir
de conscience, et pour répondre aux désirs d'un
grand nombre, Nous voulons remettre sous les yeux de tous et célébrer
la beauté, les mérites et la gloire de notre Mère
l'Église, à qui, après Dieu, nous devons
tout.
Il faut espérer que Notre enseignement
et Nos exhortations, dans les circonstances présentes,
porteront des fruits abondants pour les fidèles ;
car Nous savons qu'en ces jours de tempête, tant d'infortunes
et tant de souffrances, qui frappent cruellement un nombre presque
incalculable d'hommes, à condition d'être acceptées
avec paix et soumission comme de la main de Dieu, conduiront les
âmes par une impulsion pour ainsi dire naturelle, des biens
terrestres et passagers aux biens célestes et éternels,
et susciteront une soif secrète des réalités
spirituelles et un intense désir qui, sous la poussée
de l'Esprit de Dieu, les stimulera, les forcera presque à
rechercher avec plus de zèle le royaume de Dieu. Plus les
hommes sont arrachés aux vanités de ce monde et
à l'amour des biens présents, plus ils deviennent
aptes à percevoir la lumière des mystères
surnaturels. Or, aujourd'hui peut-être plus clairement que
jamais, on saisit la vanité et le néant des biens
de la terre, quand les royaumes et les cités s'écroulent,
quand d'immenses ressources et des richesses de toutes sortes
sont englouties dans les profondeurs de l'océan, quand
les villes, les bourgades, les campagnes fertiles sont jonchées
de ruines gigantesques et souillées de luttes fratricides.
En outre, Nous avons confiance que même
à ceux qui sont séparés du giron de l'Église
catholique, Notre exposé du Corps mystique de Jésus-Christ
ne déplaira pas et ne sera pas inutile. Car, d'une part,
leur bienveillance envers l'Église semble augmenter de
jour en jour. D'autre part, lorsqu'ils voient actuellement se
dresser nation contre nation, royaume contre royaume, croître
indéfiniment les discordes, les haines et les semences
de rivalité, s'ils jettent leurs regards vers l'Église,
s'ils contemplent l'unité qu'elle tient de Dieu - et qui
rattache au Christ par un lien fraternel les hommes de n'importe
quelle descendance -, alors ils seront vraiment forcés
d'admirer cette société inspirée par l'amour,
et ils seront attirés, sous l'impulsion et avec l'aide
de la grâce divine, à s'associer eux-mêmes
à cette unité et à cette charité.
Une raison particulière, très
agréable celle-là, Nous fait encore penser aux grandes
idées de cette doctrine, et non sans une joie extrême.
Durant l'année écoulée, la 25e
depuis Notre consécration épiscopale, Nous avons
vu avec une immense consolation un spectacle qui a fait resplendir
d'un éclat significatif dans toutes les parties de l'univers
une image du Corps mystique de Jésus-Christ. Nous avons
vu, en effet, au milieu d'une guerre longue et meurtrière
qui avait malheureusement brisé la communauté fraternelle
des peuples, tous Nos fils dans le Christ du monde entier, d'une
même volonté et d'un même amour, porter leurs
regards vers leur Père commun qui, chargé des soucis
et des angoisses de tous, dirige en ces temps troublés
la barque de l'Église catholique. Nous n'avons pas seulement
constaté l'unité merveilleuse du peuple chrétien,
mais aussi l'affirmation de ce fait : de même que Nous
embrassons d'un amour paternel les peuples de n'importe quel pays,
ainsi les catholiques à leur tour, bien qu'appartenant
à des nations en guerre les unes contre les autres, tournent
de partout leurs regards vers Nous comme vers le Père très
aimant qui, guidé par une absolue impartialité et
par un jugement intègre à l'égard des deux
camps, domine l'agitation et les tempêtes des bouleversements
humains pour prêcher et défendre de toutes ses forces
la vérité, la justice et la charité.
Nous n'avons pas éprouvé une
moindre consolation quand Nous avons appris la demande d'une souscription
volontaire pour ériger à Rome une église
dédiée à Notre saint Prédécesseur
et Patron, le Pape Eugène Ier. Comme le temple,
que feront surgir la décision et les aumônes de tous
les fidèles, perpétuera le souvenir de Notre Jubilé,
Nous voulons de même donner un témoignage de Notre
reconnaissance par cette Lettre encyclique, où il est justement
question de ces pierres vivantes qui, placées sur le fondement
de la pierre d'angle qu'est le Christ, forment ensemble
un temple saint, de beaucoup supérieur à tout temple
construit de main d'homme, à savoir la demeure de Dieu
dans l'Esprit Saint 1.
1. Cf. Eph. II, 21-22 ;
S. PIERRE, I Épître, II, 5.
Mais Notre charge pastorale est le principal
motif qui Nous invite à traiter actuellement avec une certaine
ampleur cette éminente doctrine. De nombreux écrits
ont été publiés sur ce sujet ; et Nous
n'ignorons pas que beaucoup s'adonnent aujourd'hui avec activité
à ces études, où la piété des
fidèles trouve également un attrait et un aliment.
Il semble qu'il faille en chercher avant tout l'explication dans
ce fait qu'un renouveau de zèle pour la liturgie sacrée,
la réception plus fréquente du Pain eucharistique,
enfin une dévotion plus ardente envers le Sacré
Cur de Jésus, que Nous constatons de nos jours avec
joie, ont amené de nombreux esprits à méditer
plus profondément les richesses insondables du Christ,
conservées dans l'Église. En outre, les enseignements
parus ces temps derniers à propos de l'Action catholique,
en resserrant de plus en plus les liens des chrétiens entre
eux et avec la hiérarchie ecclésiastique, surtout
avec le Souverain Pontife, n'ont sans doute pas peu contribué
à mettre en relief cette question. Néanmoins, si
l'on peut se réjouir, à bon droit, de ce que Nous
venons de rappeler, il n'est pourtant pas niable que non seulement
des écrivains séparés de la véritable
Église répandent de graves erreurs en cette matière,
mais que même parmi les fidèles circulent parfois
des opinions inexactes ou tout à fait erronées,
qui entraînent les intelligences en dehors de la voie droite
de la vérité.
Car, tandis que, d'une part, persiste un prétendu
rationalisme, qui tient pour absurde tout ce qui dépasse
et domine les forces de l'esprit humain, tandis que marche de
pair avec lui une erreur du même genre appelée naturalisme
commun, qui, dans l'Église de Dieu, ne considère
et ne veut voir que des liens purement juridiques et sociaux,
s'insinue d'autre part un faux mysticisme, qui falsifie les Saintes
Écritures en s'efforçant de supprimer les frontières
immuables entre les créatures et le Créateur.
Ces fausses théories, qui s'opposent
et se combattent, font que certains, frappés d'une crainte
vaine, voient dans cette doctrine plus élevée un
danger et s'en détournent avec effroi comme du fruit du
Paradis terrestre, beau certes, mais défendu. Il n'en est
rien : les mystères révélés par
Dieu ne peuvent être causes de mort pour les hommes, et
ils ne doivent pas non plus rester sans fruit comme un trésor
enfoui dans un champ ; mais Dieu les a donnés pour
servir au progrès spirituel de ceux qui les méditent
avec piété. Car, nous enseigne le Concile du Vatican,
" quand la raison éclairée par la foi
cherche avec soin, piété et mesure, elle arrive,
avec la grâce de Dieu, à une certaine intelligence
des mystères qui lui est de très grand profit, soit
par analogie avec ce qu'elle connaît naturellement, soit
par connexion des mystères entre eux et avec la fin dernière
de l'homme " ; bien que jamais pourtant, comme
le saint Concile nous en avertit, " elle ne devienne
capable de pénétrer les mystères à
l'instar des vérités qui constituent son objet propre
1 ".
1. Concile du Vatican, sess. III :
Const. De fide cath., ch. 4. Denzinger n. 1796.
Tout cela longuement pesé devant Dieu,
pour que la beauté sans égale de l'Église
brille d'un nouvel éclat, pour que la noblesse éminente
et surnaturelle des fidèles unis à leur Chef dans
le Corps du Christ, apparaisse avec plus de clarté, enfin
pour barrer la route aux multiples erreurs en cette matière,
Nous avons considéré comme un devoir de Notre charge
pastorale d'exposer à tout le peuple chrétien, dans
cette Lettre encyclique, la doctrine du Corps mystique de Jésus-Christ
et de l'union, dans ce même Corps, des fidèles avec
le divin Rédempteur ; et de tirer en même temps
de cette suave doctrine quelques enseignements, grâce auxquels
une étude plus approfondie de ce mystère produira
des fruits encore plus abondants de perfection et de sainteté.
Dès que nous nous mettons à
réfléchir sur ce chapitre de la doctrine catholique,
se présentent à nous les paroles de l'Apôtre :
Là où le péché a abondé,
la grâce a surabondé 1.
1. Rom. V, 20.
Tout le monde sait, en effet, que Dieu avait
placé le père de tout le genre humain dans un tel
état d'excellence qu'il devait donner à ses descendants,
en même temps que la vie d'ici-bas, la vie surnaturelle
de la grâce céleste. Pourtant, après la chute
désastreuse d'Adam, toute la famille humaine, souillée
par la faute originelle, perdit la participation de la nature
divine 2, et nous devînmes tous fils de colère
3. Mais Dieu, dans sa grande miséricorde, a
tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique
4, et le Verbe du Père éternel, poussé
par ce même amour divin, prit, pour lui, dans la descendance
d'Adam, une nature humaine, mais innocente et exempte de toute
souillure, afin que de lui, comme d'un nouvel Adam céleste,
la grâce du Saint-Esprit découlât sur tous
les fils du premier père, et que ceux-ci, privés
par le péché du premier homme de l'adoption de la
famille divine, mais devenus, par l'Incarnation du Verbe, frères
selon la chair du Fils unique de Dieu, reçussent le pouvoir
de devenir fils de Dieu 5. Voilà pourquoi,
suspendu à la Croix, Jésus-Christ n'a pas seulement
réparé les droits violés de la justice du
Père éternel, mais il a encore mérité
à nous, ses frères, une abondance ineffable de grâces.
Ces grâces, il aurait pu les communiquer lui-même
directement à tout le genre humain ; toutefois, il
ne voulut le faire que par l'intermédiaire d'une Église
visible, qui grouperait les hommes ; et cela pour leur permettre
d'être, par elle, ses coopérateurs dans la distribution
des fruits de la Rédemption. Car si le Verbe de Dieu a
voulu se servir de notre nature pour racheter les hommes par ses
souffrances et ses tourments, il se sert de même de son
Église au cours des siècles pour perpétuer
l'uvre commencée 6.
2. Cf. S. PIERRE, II Épître, I, 4.
3. Eph. II, 3.
4. S. JEAN III, 16.
5. S. JEAN I, 12.
6. Cf. Conc. du Vatican : Const.
de Eccl., prol. Denzinger n. 1821.
Or, pour définir, pour décrire
cette véritable Église de Jésus-Christ -
celle qui est sainte, catholique, apostolique, romaine 1
-, on ne peut trouver rien de plus beau, rien de plus excellent,
rien enfin de plus divin que cette expression qui la désigne
comme " le Corps mystique de Jésus-Christ " ;
c'est celle du reste qui découle, qui fleurit pour ainsi
dire, de ce que nous exposent fréquemment les Saintes Écritures
et les écrits des saints Pères.
Que l'Église soit un corps, la Sainte
Écriture le dit à maintes reprises. Le Christ,
dit l'Apôtre, est la Tête du Corps qu'est l'Église
2. Si l'Église est un corps, il est donc nécessaire
qu'elle constitue un organisme un et indivisible, selon les paroles
de saint Paul : Bien qu'étant plusieurs, nous ne
faisons qu'un seul corps dans le Christ 3. Ce n'est
pas assez de dire : un et indivisible ; il doit encore
être concret et perceptible aux sens, comme l'affirme Notre
Prédécesseur d'heureuse mémoire, Léon
XIII, dans sa Lettre encyclique Satis cognitum : " C'est
parce qu'elle est un corps que l'Église est visible à
nos regards 4. " C'est donc s'éloigner
de la vérité divine que d'imaginer une Église
qu'on ne pourrait ni voir ni toucher, qui ne serait que " spirituelle "
(" pneumaticum "), dans laquelle les nombreuses
communautés chrétiennes, bien que divisées
entre elles par la foi, seraient pourtant réunies par un
lien invisible.
Mais un corps exige encore une multiplicité
de membres, qui soient reliés entre eux de manière
à se venir mutuellement en aide. Que si, dans notre organisme
mortel, lorsqu'un membre souffre, tous les autres souffrent avec
lui, les membres sains prêtant leur secours aux malades,
de même dans l'Église, chaque membre ne vit pas uniquement
pour lui, mais il assiste aussi les autres, et tous s'aident réciproquement,
pour leur mutuelle consolation aussi bien que pour un meilleur
développement de tout le corps.
1. Cf. Concile du Vatican : Const. de fid. cath., cap. 1. Denzinger n. 1782.
2. Col. I, 18.
3. Rom. XII, 5.
4. Léon XIII, Lettre encyclique
Satis cognitum du 29 juin 1896. ASS XXVIII (1895-1896)
710. Cf. SVS n. 605.
De plus, le corps dans la nature n'est pas
formé d'un assemblage quelconque de membres, mais il doit
être muni d'organes, c'est-à-dire de membres qui
n'aient pas la même activité et qui soient disposés
dans un ordre convenable. L'Église, de même, doit
son titre de corps surtout à cette raison qu'elle est formée
de parties bien organisées, normalement unies entre elles,
et pourvue de membres différents et accordés entre
eux. C'est bien ainsi que l'Apôtre représente l'Église,
lorsqu'il dit : De même que nous avons plusieurs
membres dans un même corps, et que tous les membres n'ont
pas la même fonction, ainsi, nous qui sommes plusieurs,
nous ne faisons qu'un seul corps dans le Christ, et chacun en
particulier, nous sommes membres les uns des autres 1.
1. Rom. XII, 4-5.
Mais il ne faudrait nullement s'imaginer que
cette structure bien ordonnée, ou, comme on dit, " organique ",
du Corps de l'Église s'achève et se circonscrive
dans les seuls degrés de la hiérarchie ; ou,
comme le veut une opinion opposée, qu'elle soit formée
uniquement des " charismatiques ", ces hommes
doués de dons merveilleux dont par ailleurs la présence
ne fera jamais défaut dans l'Église. Sans doute,
il faut absolument maintenir que ceux qui, dans ce Corps, sont
en possession des pouvoirs sacrés, en constituent les membres
premiers et principaux, car c'est par eux que se perpétuent,
selon le mandat du divin Rédempteur, les fonctions du Christ
Docteur, Roi et Prêtre. À bon droit, néanmoins,
lorsque les Pères de l'Église font l'éloge
des ministères, des degrés, des conditions, des
états, des ordres, des fonctions de ce Corps, ils n'ont
pas seulement en vue ceux qui ont reçu les ordres sacrés,
mais aussi avec eux tous ceux qui ont embrassé les conseils
évangéliques, qu'ils mènent une vie active
au milieu des hommes, ou une vie contemplative dans le silence
du cloître, ou encore qu'ils s'efforcent d'unir les deux
états selon leur propre institut ; ceux qui, tout
en restant dans le monde, se consacrent pourtant avec ardeur aux
uvres de miséricorde, pour le bien des âmes
ou des corps ; enfin, ceux aussi qui sont unis par les liens
d'un chaste mariage. Bien plus, il importe de le remarquer, les
pères et les mères de famille, surtout dans les
circonstances présentes, les parrains et marraines, et
nommément les laïques, qui collaborent avec la hiérarchie
ecclésiastique à étendre le règne
du divin Rédempteur, tiennent dans la société
chrétienne une place d'honneur, encore qu'elle soit souvent
très modeste ; eux aussi peuvent, sous l'inspiration
et avec le secours de Dieu, monter au sommet de la sainteté
qui, d'après la promesse de Jésus-Christ, ne manquera
jamais à l'Église.
Comme le corps humain se trouve muni de moyens
propres pour pourvoir à sa vie, à sa santé,
au développement de chacun de ses membres, de même
le Sauveur du genre humain, dans son infinie bonté, a pourvu
son Corps mystique de moyens merveilleux en l'enrichissant de
sacrements qui doivent soutenir les membres, comme par des degrés
de grâce ininterrompus, depuis le berceau jusqu'au dernier
soupir, et subvenir de même abondamment aux nécessités
sociales de tout le Corps.
Par l'eau du Baptême, les hommes qui
sont nés à cette vie mortelle non seulement renaissent
de la mort du péché et deviennent des membres de
l'Église, mais, de plus, ils sont revêtus d'un caractère
spirituel qui les rend aptes à recevoir les autres sacrements.
Par le saint chrême de la Confirmation,
les fidèles sont pénétrés d'une nouvelle
force pour protéger et défendre courageusement l'Église
leur Mère et la foi qu'ils en ont reçue.
Par le sacrement de Pénitence, l'Église
offre à ses membres tombés dans le péché
un remède salutaire, non seulement pour veiller à
leur propre salut, mais encore pour écarter des autres
membres du Corps mystique tout danger de contagion, bien mieux
pour les entraîner à la vertu par leur exemple.
Ce n'était pas encore suffisant :
par la sainte Eucharistie, les fidèles sont nourris et
fortifiés par une seule et même nourriture, et par
un lien ineffable et divin ils sont reliés entre eux et
avec la Tête de tout le Corps.
L'Église enfin, comme une pieuse Mère,
se tient auprès de ses enfants mis en danger de mort par
la maladie ; si par l'onction sacrée des malades elle
ne rend pas toujours la santé au corps mortel, selon le
vouloir de Dieu, elle procure du moins aux âmes blessées
un remède surnaturel, peuplant ainsi le ciel, où
ils jouissent d'un bonheur divin durant l'éternité,
de nouveaux citoyens, qui deviennent en même temps pour
la terre de nouveaux protecteurs.
Le Christ a pourvu d'une manière particulière
aux nécessités sociales de l'Église par l'institution
de deux sacrements. Par le Mariage, où les époux
sont l'un pour l'autre ministres de la grâce, il a procuré
l'accroissement extérieur et ordonné de la communauté
chrétienne, et ce qui est mieux encore, la bonne éducation
religieuse des enfants, sans laquelle son Corps mystique serait
exposé aux plus grands dangers.
Par l'Ordre, se trouvent consacrés
au service de Dieu des hommes chargés d'immoler l'Hostie
eucharistique, de nourrir le troupeau des fidèles du Pain
des Anges et de l'aliment de la doctrine, de le diriger par les
commandements de Dieu et les conseils, de l'affermir enfin par
les autres dons surnaturels.
Remarquons-le à ce propos : comme
Dieu au commencement du monde a muni l'homme du riche appareil
de son corps pour lui permettre de se soumettre la création
et de se multiplier pour peupler la terre, ainsi a-t-il procuré
à l'Église au début de l'ère chrétienne
les ressources nécessaires pour peupler, en triomphant
de périls presque innombrables, non seulement l'univers
terrestre, mais aussi le royaume du ciel. - Pourtant, au sens
plein de l'expression, seuls font partie des membres de l'Église
ceux qui ont reçu le baptême de régénération
et professent la vraie foi, qui, d'autre part, ne se sont pas
pour leur malheur séparés de l'ensemble du Corps,
ou n'en ont pas été retranchés pour des fautes
très graves par l'autorité légitime. Tous,
en effet, dit l'Apôtre, nous avons été
baptisés dans un seul Esprit pour former un seul Corps,
soit Juifs, soit Grecs, soit esclaves, soit hommes libres
1.
1. I Cor. XII, 13.
Par conséquent, comme dans l'assemblée
véritable des fidèles il n'y a qu'un seul Corps,
un seul Esprit, un seul Seigneur et un seul Baptême, ainsi
ne peut-il y avoir qu'une seule foi 1 ; et celui
qui refuse d'écouter l'Église doit être considéré,
d'après l'ordre du Seigneur, comme un païen et
un publicain 2. Et ceux qui sont divisés
pour des raisons de foi ou de gouvernement ne peuvent vivre dans
ce même Corps ni par conséquent de ce même
Esprit divin.
1. Cf. Eph. IV, 5.
2. S. MATTH. XVIII, 17.
Qu'on n'imagine pas non plus que le Corps
de l'Église, ayant l'honneur de porter le nom du Christ,
ne se compose, dès le temps de son pèlerinage terrestre,
que de membres éminents en sainteté, ou ne comprend
que le groupe de ceux qui sont prédestinés par Dieu
au bonheur éternel. Il faut admettre, en effet, que l'infinie
miséricorde de notre Sauveur ne refuse pas maintenant une
place dans son Corps mystique à ceux auxquels il ne la
refusa pas autrefois à son banquet 3. Car toute
faute, même un péché grave, n'a pas de soi
pour résultat - comme le schisme, l'hérésie
ou l'apostasie - de séparer l'homme du Corps de l'Église.
Toute vie ne disparaît pas de ceux qui, ayant perdu par
le péché la charité et la grâce sanctifiante,
devenus par conséquent incapables de tout mérite
surnaturel, conservent pourtant la foi et l'espérance chrétiennes,
et à la lumière de la grâce divine, sous les
inspirations intérieures et l'impulsion du Saint-Esprit,
sont poussés à une crainte salutaire et excités
par Dieu à la prière et au repentir de leurs fautes.
3. Cf. S. MATTH. IX, 11 ; S. MARC
II, 16 ; S. LUC XV, 2.
Que tous aient donc en horreur le péché
qui souille les membres mystiques du Rédempteur ;
mais que le pécheur tombé et qui ne s'est pas rendu
par son obstination indigne de la communion des fidèles,
soit accueilli avec beaucoup d'amour ; qu'on ne voie en lui
avec une fervente charité qu'un membre infirme de Jésus-Christ.
Car il vaut mieux, selon la remarque de l'évêque
d'Hippone, " être guéri dans le Corps de
l'Église, qu'être retranché de ce Corps comme
des membres incurables 4 ". " Tant
que le membre est encore attaché au corps, il ne faut pas
désespérer de sa santé ; mais s'il en
est retranché, il ne peut plus ni être soigné
ni être guéri 5 ".
4. S. AUGUSTIN, Epist. CLVII, 3, 22. PL 33, 686.
5. S. AUGUSTIN, Sermo CXXXVII,
1. PL 38, 754.
Nous avons vu jusqu'ici, Vénérables
Frères, que l'Église dans sa constitution peut être
comparée à un corps ; il Nous reste à
expliquer en détail pourquoi il faut l'appeler, non pas
un corps quelconque, mais le Corps de Jésus-Christ. Et
ceci se conclut de ce que Notre-Seigneur est le Fondateur, la
Tête, le Soutien, le Sauveur de ce Corps mystique.
Au moment d'exposer brièvement comment
le Christ a fondé son Corps social, la phrase de Notre
Prédécesseur d'heureuse mémoire, Léon
XIII, se présente aussitôt à Notre esprit :
" L'Église, déjà conçue,
et qui était sortie, pour ainsi dire, des flancs du nouvel
Adam dormant sur la Croix, s'est manifestée pour la première
fois aux hommes d'une manière éclatante le jour
solennel de la Pentecôte 1. " Car le
divin Rédempteur commença à édifier
le temple mystique de l'Église quand il livra son enseignement
en prêchant ; il l'acheva quand il fut suspendu publiquement
à la Croix ; enfin, il en procura la manifestation
et la promulgation quand il envoya visiblement l'Esprit Saint
sur ses disciples.
1. LÉON XIII, Lettre encyclique
Divinum illud du 9 mai 1897. ASS XXIX (1897) 649.
Cf. SVS n. 9.
Dans l'accomplissement de sa mission de prédicateur,
il choisissait ses Apôtres, les envoyant comme lui-même
avait été envoyé par le Père 2,
comme docteurs, guides, agents de sainteté dans l'assemblée
des fidèles ; il désignait leur Chef et son
Vicaire sur la terre 3 ; il leur dévoilait
tout ce qu'il avait entendu de son Père 4 ;
il indiquait aussi le Baptême 5 comme moyen pour
les futurs croyants d'être insérés dans le
Corps de l'Église. Et quand enfin il fut parvenu au soir
de sa vie, il célébra la dernière Cène,
durant laquelle il institua l'Eucharistie, à la fois admirable
sacrifice et admirable sacrement.
2. Cf S. JEAN XVII, 18.
3. Cf. S. MATTH. XVI, 18-19.
4. Cf. S. JEAN XV, 15 ; XVII, 8 et 14.
5. Cf. S. JEAN III, 5.
Qu'il ait consommé son uvre sur
le gibet de la Croix, les témoignages ininterrompus des
saints Pères en font foi, eux qui font remarquer que l'Église
est née du côté du Sauveur sur la Croix comme
une nouvelle Ève, mère de tous les vivants 1.
" C'est maintenant, dit saint Ambroise à propos
du côté du Christ transpercé, qu'elle est
fondée, maintenant qu'elle est formée, maintenant
qu'elle est figurée, maintenant qu'elle est créée...
C'est maintenant que la demeure spirituelle s'élève
pour un sacerdoce saint 2. " Quiconque approfondit
religieusement cette vénérable doctrine pourra sans
difficulté voir les raisons sur lesquelles elle s'appuie.
1. Cf. Gen. III, 20.
2. S. AMBROISE, In Lucam II,
87. PL 15, 1585.
D'abord la mort du Rédempteur a fait
succéder le Nouveau Testament à l'Ancienne Loi abolie ;
c'est alors que la Loi du Christ, avec ses mystères, ses
lois, ses institutions et ses rites, fut sanctionnée pour
tout l'univers dans le sang de Jésus-Christ. Car tant que
le divin Sauveur prêchait sur un territoire restreint -
il n'avait été envoyé qu'aux brebis perdues
de la maison d'Israël 3 - la Loi et l'Évangile
marchaient de concert 4 ; mais sur le gibet de
sa mort il annula la loi avec ses prescriptions 5,
il cloua à la Croix le " chirographe "
de l'Ancien Testament 6, établissant une Nouvelle
Alliance dans son sang répandu pour tout le genre humain
7. " Alors, dit saint Léon le Grand
en parlant de la Croix du Seigneur, le passage de la Loi à
l'Évangile, de la Synagogue à l'Église, des
sacrifices nombreux à la Victime unique, se produisit avec
tant d'évidence qu'au moment où le Seigneur rendit
l'esprit, le voile mystique qui fermait aux regards le fond du
temple et son sanctuaire secret, se déchira violemment
et brusquement du haut en bas 8. "
3. Cf. S. MATTH. XV, 24.
4. Cf. S. THOMAS, Somme théol. I-II, q. 103, art. 3 ad 2.
5. Cf. Eph. II, 15.
6. Cf. Col. II, 14.
7. Cf. S. MATTH. XXVI, 28, et I Cor. XI, 25.
8. S. LÉON LE GRAND, Sermo
LXVIII, 3, PL 54, 374.
Sur la croix, par conséquent, la Loi
Ancienne est morte ; bientôt elle sera ensevelie et
elle deviendra cause de mort 1, pour céder la
place au Nouveau Testament, dont le Christ avait choisi les Apôtres
pour ministres qualifiés 2. Grâce à
la vertu de la Croix, notre Sauveur qui déjà, il
est vrai, dans le sein de la Vierge était le Chef de toute
la famille humaine, en exerce pleinement dans l'Église
la fonction. " Car par la victoire de la Croix, suivant
l'opinion du Docteur angélique, il a mérité
le pouvoir et le souverain domaine sur les peuples 3 " ;
par elle il a accru à l'infini le trésor de ces
grâces que, dans la gloire du ciel, il distribue sans interruption
à ses membres mortels ; grâce au sang répandu
sur la Croix, il a fait en sorte que, une fois enlevé l'obstacle
de la colère divine, toutes les grâces surnaturelles,
et surtout les dons spirituels du Testament Nouveau et Éternel,
pussent s'écouler du côté du Sauveur pour
le salut des hommes, et en premier lieu des fidèles ;
sur l'arbre de la Croix enfin il s'est acquis son Église,
c'est-à-dire tous les membres de son Corps mystique, qui
ne peuvent être incorporés à ce Corps dans
l'eau du Baptême que par la vertu salutaire de la Croix
et passer ainsi sous la dépendance absolue du Christ.
1. Cf. S. JÉRÔME et S. AUGUSTIN, Epist. CXII, 14 et CXVI, 16. PL 22, 924 et 943 ; S. THOMAS, Somme théol. I-II, q. 103, art. 3 ad 2 ; art. 4 ad 1 ; Concile de Florence : Décret pro Iacobitis, MANSI XXXI, 1738. Denzinger n. 712.
2. Cf. II Cor. III, 6.
3. S. THOMAS, Somme théol.
III, q. 42, art. 1.
Si par sa mort notre Sauveur est devenu, au
sens plein du mot, la Tête de l'Église, par son sang
également l'Église a été enrichie
de la communication surabondante de l'Esprit, qui lui fut faite
par Dieu après l'élévation du Fils de
l'homme sur le gibet de souffrances et sa glorification. Car
alors, comme le remarque saint Augustin 4, après
la déchirure du voile du temple, il arriva que la rosée
des dons du Paraclet, qui s'était posée jusque là
sur la seule toison de Gédéon, à savoir le
peuple d'Israël, délaissant désormais la toison
desséchée, irrigua largement et abondamment la terre
entière, à savoir l'Église catholique, qui
n'est limitée par aucune frontière ethnique ou territoriale.
4 Cf. S. AUGUSTIN, De gratia Christi
et peccato originali, XXV, 29. PL 44, 400.
De même qu'au premier instant de l'Incarnation,
le Fils du Père Éternel combla la nature humaine
qu'il s'était substantiellement unie de la plénitude
du Saint-Esprit, pour en faire un instrument apte de sa divinité
dans l'uvre sanglante de la Rédemption, ainsi voulut-il
à l'heure de sa précieuse mort enrichir son Église
de l'abondance des dons du Paraclet, pour la rendre un instrument
efficace et à jamais durable du Verbe incarné dans
la distribution des fruits divins de la Rédemption.
En effet, la mission dite juridique de l'Église,
son pouvoir d'enseigner, de gouverner et d'administrer les sacrements,
n'ont de vigueur et d'efficacité surnaturelle pour édifier
le Corps du Christ que parce que le Christ sur la Croix a ouvert
à son Église la source des dons divins, grâce
auxquels elle peut enseigner aux hommes une doctrine infaillible,
les diriger utilement par des pasteurs éclairés
de Dieu et les inonder de la pluie de ses grâces surnaturelles.
Si nous considérons attentivement tous
ces mystères de la Croix, nous ne trouverons plus obscures
ces paroles de l'Apôtre qui enseigne aux Éphésiens
que le Christ, par son sang, n'a fait qu'un peuple des Juifs et
des païens, renversant... par l'immolation de sa chair...
le mur mitoyen qui séparait les deux peuples ;
qu'il a aussi supprimé la Loi Ancienne afin que des
deux il formât en lui un seul homme nouveau, à
savoir l'Église, et que fondus en un seul Corps il les
réconciliât tous deux avec Dieu par sa Croix 1.
1. Cf. Eph. II, 14-16.
Quand il eut fondé l'Église
dans son sang, il la consolida le jour de la Pentecôte par
une force spéciale venue du ciel. En effet, après
avoir solennellement confirmé dans sa mission éminente
celui qu'il avait déjà auparavant désigné
comme son Vicaire, il était monté aux cieux ;
et assis à la droite du Père, il voulut manifester
et proclamer officiellement son Épouse par la venue visible
de l'Esprit Saint, accompagnée du bruit d'un vent violent
et de langues de feu 2.
2. Cf. Actes II, 1-4.
Comme au début de sa mission d'évangélisation,
son Père Éternel l'avait manifesté par le
moyen du Saint-Esprit descendant sous la forme d'une colombe et
se reposant sur lui 1, de même, au moment où
les Apôtres allaient commencer leur fonction sacrée
de prédication, le Christ Notre-Seigneur leur envoya du
ciel son Esprit qui, les touchant sous forme de langues de feu,
indiquait, comme du doigt même de Dieu, la mission et la
fonction surnaturelles de l'Église.
1. Cf. S. LUC III, 22 ; S. MARC
I, 10.
Une seconde raison pour laquelle ce Corps
mystique, l'Église, se glorifie de porter le nom du Christ,
est qu'Il doit en être vraiment considéré
par tous comme la Tête. Lui-même, dit saint
Paul, est la Tête du Corps, c'est-à-dire de l'Église
2. Il est la Tête, dont tout le Corps, bien ordonné
et composé, reçoit sa croissance et son développement
en vue de sa parfaite constitution 3.
2. Col. I, 18.
3. Cf. Eph. IV, 16 ; Col.
II, 19.
Vous connaissez parfaitement, Vénérables
Frères, les brillants et lumineux exposés faits
dans leurs traités sur cette matière par les Maîtres
de la théologie scolastique, et en particulier par le Docteur
angélique et universel ; vous savez aussi sans doute
que les arguments apportés par saint Thomas répondent
fidèlement à la pensée des saints Pères,
lesquels ne faisaient du reste que rapporter et interpréter
les paroles de Dieu dans les Saintes Écritures.
Il Nous plaît pourtant d'en faire ici
une rapide mention pour le profit de tous. Il est d'abord évident
que le Fils de Dieu et de la Bienheureuse Vierge a droit à
cette appellation de Tête de l'Église pour une raison
tout à fait spéciale de prééminence.
Car la tête, c'est ce qui se trouve au sommet. Et qui donc
fut jamais plus haut placé que le Christ Dieu, qui, en
tant que Verbe du Père Éternel, doit être
regardé comme le premier-né de toute créature
4 ? Qui connut plus grande élévation
que le Christ homme, qui, né d'une Vierge sans tache, est
vraiment et par nature Fils de Dieu, et par sa merveilleuse et
glorieuse résurrection, par son triomphe sur la mort, est
devenu le premier-né d'entre les morts ? 5
4. Col. I, 15.
5. Col. I, 18 ; Apoc. I,
5.
Qui enfin occupa une situation supérieure
à celle du Christ, qui, en tant que Médiateur...
unique entre Dieu et les hommes 1, réussit
d'une manière étonnante à relier la terre
avec le ciel ; sur la Croix, comme sur un trône de
miséricorde, attire tout à lui 2 ;
et comme fils d'homme choisi parmi des myriades, est aimé
de Dieu plus que tous les hommes, tous les anges et toutes les
créatures 3 ?
1. I Tim. II, 5.
2. Cf. S. JEAN XII, 32.
3. Cf. S. CYRILLE d'Alexandrie, Comm.
in Joannem, I, 4. PG 73, 69 ; S. THOMAS, Somme théol.
I, q. 20. art. 4 ad 1.
Puisque le Christ occupe une place si éminente,
il est à bon droit le seul à conduire l'Église
et à la gouverner, et pour cette raison encore on doit
le comparer à la tête. De même que la tête,
en effet - pour nous servir des paroles de saint Ambroise -, est
le " sommet royal " du corps 4
et que tous les membres, à qui elle préside pour
pourvoir à leurs besoins 5, sont naturellement
dirigés par elle, douée à cette fin de qualités
supérieures, ainsi le divin Rédempteur tient en
main le timon de toute la société chrétienne
et en dirige le gouvernail. Et puisque régir la communauté
des hommes n'est autre chose que les conduire à leur fin
propre 6 par une providence efficace, par des secours
convenables et des moyens adaptés, il est facile de constater
que notre Sauveur, archétype et modèle des bons
pasteurs 7, s'acquitte à merveille de toutes
ces fonctions.
4. S. AMBROISE, Hexaem., VI, 55. PL 14, 265.
5. Cf. S. AUGUSTIN, De Agone christiano, XX, 22. PL 40, 301.
6. Cf. S. THOMAS, Somme théol. I, q. 22, art. 1-4.
7. Cf. S. JEAN, X, 1-18 ; S. PIERRE,
I Épître, V, 1-5.
En personne d'abord, quand il était
sur la terre, par ses lois, ses conseils, ses avis, il nous donna
son enseignement en paroles qui ne passeront jamais et qui seront
pour les hommes de tous les temps esprit et vie 8.
En outre, il a communiqué aux Apôtres et à
leurs successeurs un triple pouvoir : celui d'enseigner,
celui de gouverner et celui de mener les hommes à la sainteté ;
ces pouvoirs, précisés par des préceptes,
des droits et des devoirs particuliers, constituent la loi fondamentale
de toute l'Église.
8. Cf. S. JEAN, VI, 64.
Mais c'est directement aussi et par lui-même
que notre divin Sauveur gouverne et dirige la Société
qu'il a fondée. Car c'est lui qui règne sur les
intelligences humaines, lui qui infléchit et soumet à
son gré les volontés même rebelles. Le
cur du roi est dans la main de Dieu ; il l'incline
à tout ce qu'il veut 1. Par cette direction
intérieure il ne prend pas seulement soin lui-même
des individus, comme pasteur et évêque de nos
âmes 2, mais il pourvoit encore aux besoins
de l'Église entière, soit en éclairant et
en fortifiant ses chefs pour leur faire remplir fidèlement
et avec fruit leurs fonctions respectives, soit - surtout dans
les circonstances plus graves - en suscitant du sein de l'Église
leur Mère des hommes et des femmes brillant de l'éclat
de la sainteté, en vue de les proposer en exemples aux
autres fidèles pour l'accroissement de son Corps mystique.
Ajoutez que le Christ, du haut du ciel, regarde toujours avec
un amour spécial son Épouse immaculée qui
peine ici-bas dans l'exil ; et quand il la voit en danger,
par lui-même ou par ses anges 3, ou par Celle
que nous invoquons comme le Secours des chrétiens et par
les autres patrons célestes, il l'arrache aux flots de
la tempête, et une fois le calme revenu sur la mer apaisée,
il la console par cette paix qui surpasse toute intelligence
4.
1. Proverbes XXI, 1.
2. S. PIERRE, I Épître, II, 25.
3. Cf. Actes VIII, 26 ; IX, 1-19 ; X, 1-7 ; XII, 3-10.
4. Phil. IV, 7.
Qu'on ne pense pas pourtant que sa direction
se limite à un mode invisible 5 ou extraordinaire ;
bien au contraire, le divin Rédempteur gouverne son Corps
mystique visiblement et ordinairement par son Vicaire sur la terre.
Vous savez, en effet, Vénérables Frères,
que le Christ Notre-Seigneur, qui durant sa vie mortelle avait
dirigé lui-même visiblement son petit troupeau
6, au moment de quitter ce monde pour retourner à
son Père, confia au Prince des Apôtres le gouvernement
visible de toute la société fondée par lui.
Lui, si sage, ne pouvait nullement laisser sans tête le
corps social de l'Église qu'il avait constitué.
5. Cf. LÉON XIII, Lettre encyclique Satis cognitum du 29 juin 1896. ASS XXVIII (1895-1896) 725. Cf. SVS n. 630.
6. S. LUC XII, 32.
Et l'on ne peut soutenir, pour nier cette
vérité, que par un primat de juridiction établi
dans l'Église, ce Corps mystique serait pourvu d'une double
tête. Car Pierre, par la vertu du primat, n'est que le Vicaire
du Christ, et il n'y a par conséquent qu'une seule Tête
principale de ce Corps, à savoir le Christ ; c'est
lui qui sans cesser de gouverner mystérieusement l'Église
par lui-même, la dirige pourtant visiblement par celui qui
tient sa place sur terre, car depuis sa glorieuse Ascension dans
le ciel, elle ne repose plus seulement sur lui, mais aussi sur
Pierre comme sur un fondement visible pour tous. Que le Christ
et son Vicaire ne forment ensemble qu'une seule Tête, Notre
immortel Prédécesseur, Boniface VIII, l'a officiellement
enseigné dans sa Lettre apostolique Unam sanctam
1 et ses successeurs n'ont jamais cessé de le
répéter après lui, Ceux-là se trompent
donc dangereusement qui croient pouvoir s'attacher au Christ Tête
de l'Église sans adhérer fidèlement à
son Vicaire sur la terre. Car en supprimant ce Chef visible et
en brisant les liens lumineux de l'unité, ils obscurcissent
et déforment le Corps mystique du Rédempteur au
point qu'il ne puisse plus être reconnu ni trouvé
par les hommes en quête du port du salut éternel.
1. BONIFACE VIII, Bulle Unam sanctam
du 18 novembre 1302. Cf. Corp. Iur. Can., Extr. comm.,
I, 8, 1. Denzinger n. 468.
Ce que Nous venons de dire de l'Église
universelle doit être également affirmé des
communautés particulières de chrétiens, tant
orientales que latines, qui forment ensemble une seule Église
catholique : c'est Jésus-Christ qui les gouverne par
la voix et la juridiction de chaque évêque. C'est
pourquoi les évêques ne doivent pas seulement être
considérés comme les membres les plus éminents
de l'Église universelle, ceux qui sont reliés à
la Tête divine de tout le Corps par un lien tout particulier
et par suite sont justement appelés " les premiers
des membres du Seigneur " 2 ;
2. S. GRÉGOIRE LE GRAND, Moralia,
XIV, 35, 43. PL 75, 1062.
mais en ce qui concerne son propre diocèse,
chacun, en vrai Pasteur, fait paître et gouverne au nom
du Christ le troupeau qui lui est assigné 1.
Pourtant, dans leur gouvernement, ils ne sont pas pleinement indépendants,
mais ils sont soumis à l'autorité légitime
du Pontife de Rome, et s'ils jouissent du pouvoir ordinaire de
juridiction, ce pouvoir leur est immédiatement communiqué
par le Souverain Pontife. Aussi doivent-ils être honorés
par le peuple comme les successeurs des Apôtres par institution
divine 2 ; et aux évêques, sacrés
par le chrême du Saint-Esprit, s'appliquent mieux qu'aux
dirigeants de ce monde, même les plus haut placés,
les paroles du Psaume : Ne touchez pas à mes oints
3.
1. Cf. Concile du Vatican : Const. de Eccl., sess. IV, ch. 3. Denzinger n. 1828.
2. Cf. Code de Droit Canon, c. 329, 1.
3. I Paral. XVI, 22 ; Ps.
CIV, 15.
Aussi sommes-Nous rempli d'une immense tristesse
quand on Nous annonce qu'un bon nombre de Nos Frères dans
l'Épiscopat, pour s'être faits les modèles
du troupeau 4 et avoir gardé énergiquement,
comme il convient, et fidèlement le saint dépôt
de la foi 5 à eux confié, pour avoir
réclamé le respect des saintes lois inscrites par
Dieu dans le cur des hommes et avoir défendu, à
l'exemple du Pasteur suprême, leur troupeau contre des loups
ravisseurs, ont à souffrir des attaques et des vexations
exercées non seulement contre eux, mais - ce qui leur est
plus cruel et plus pénible - exercées contre les
brebis confiée à leur soin, contre les associés
de leur apostolat et même contre des vierges consacrées
à Dieu.
4. Cf. S. PIERRE, I Épître, V, 3.
5. I Tim. VI, 20.
Cette injure, Nous la regardons comme infligée
à Nous-même ; et Nous reprenons ce noble langage
de Notre immortel Prédécesseur, saint Grégoire
le Grand : Notre honneur, c'est l'honneur de l'Église
universelle ; Notre honneur, c'est la force intacte de Nos
Frères ; Nous sommes vraiment honoré quand
on ne refuse à aucun d'eux l'honneur qui lui est dû
6.
6. Cf. S. GRÉGOIRE LE GRAND,
Ep. ad Eulog., 30. PL 77, 933.
Toutefois il ne faut pas penser que le Christ
étant la Tête, occupant une place si élevée,
ne requiert pas l'aide de son Corps. Car il faut affirmer du Corps
mystique ce que saint Paul affirme du corps humain : La
tête ne peut dire aux pieds : je n'ai pas besoin de
vous 1. Il est tout à fait évident
que les fidèles ont absolument besoin de l'aide du divin
Rédempteur, puisque lui-même a dit : Sans
moi vous ne pouvez rien faire 2, et que selon la
doctrine de l'Apôtre tout l'accroissement de ce Corps mystique
pour son édification dérive de sa Tête, le
Christ 3. Il faut pourtant maintenir, bien que cela
paraisse vraiment étonnant, que le Christ requiert le secours
de ses membres. Tout d'abord, parce que le Souverain Pontife tient
la place de Jésus-Christ, et il doit, pour ne pas être
écrasé par la charge de son devoir pastoral, appeler
un bon nombre de fidèles à prendre une part de ses
soucis et être chaque jour soutenu par la prière
secourable de toute l'Église. De plus, comme le Sauveur
dirige invisiblement l'Église par lui-même, il veut
recevoir l'aide des membres de son Corps mystique pour accomplir
l'uvre de la Rédemption. Cela ne provient pourtant
pas de son indigence et de sa faiblesse, mais plutôt de
ce que lui-même a pris cette disposition pour le plus grand
honneur de son Épouse sans tache. Tandis qu'en mourant
sur la croix il a communiqué à son Église,
sans aucune collaboration de sa part, le trésor sans limite
de sa Rédemption, quand il s'agit de distribuer ce trésor,
non seulement il partage avec son Épouse immaculée
l'uvre de la sanctification des âmes, mais il veut
encore que celle-ci naisse pour ainsi dire de son travail. Mystère
redoutable, certes, et qu'on ne méditera jamais assez :
le salut d'un grand nombre d'âmes dépend des prières
et des mortifications volontaires, supportées à
cette fin, des membres du Corps mystique de Jésus-Christ
et du travail de collaboration que les Pasteurs et les fidèles,
spécialement les pères et mères de famille,
doivent apporter à notre divin Sauveur.
1. I Cor. XII, 21.
2. S. JEAN XV, 5.
3. Cf. Eph. IV, 16 ; Col.
II, 19.
Aux raisons exposées ci-dessus pour
légitimer le titre donné au Christ Notre-Seigneur
de Tête de son Corps social, il faut en ajouter trois autres,
qui sont du reste intimement liées entre elles.
Nous commençons par la conformité
mutuelle que nous voyons exister entre la Tête et le Corps,
puisqu'ils sont de même nature. Il faut remarquer à
ce propos que notre nature, bien qu'inférieure à
celle des anges, l'emporte pourtant, grâce à la bonté
de Dieu, sur la nature angélique : " Car
le Christ, dit saint Thomas, est le Chef des anges. Il commande
en effet aux anges même selon, son humanité... En
tant qu'homme également, il éclaire les anges et
il agit sur eux. Mais au point, de vue de la conformité
de nature, le Christ n'est pas le Chef des anges, car il n'a pas
pris la nature angélique, mais, selon l'Apôtre, la
descendance d'Abraham. " 1 Le Christ n'a
pas seulement pris notre nature ; il est aussi devenu notre
frère par son corps fragile, passible et mortel. Or, si
le Verbe s'est anéanti, prenant forme d'esclave
2, il l'a fait pour rendre ses frères selon
la chair participants de sa nature divine 3,
tant dans l'exil de cette terre par la grâce sanctifiante,
que dans la patrie céleste par l'obtention d'un bonheur
sans fin. Car le Fils unique du Père Éternel a voulu
être fils d'homme pour nous rendre conformes à
l'image du Fils de Dieu 4, et nous renouveler
à la ressemblance de Celui qui nous a créés
5. Que tous ceux qui se glorifient de porter le nom
de chrétiens ne regardent donc pas seulement notre divin
Sauveur comme le modèle éminent et achevé
de toutes les vertus, mais que, par la fuite vigilante du péché
et la pratique fervente de la perfection, ils reproduisent si
bien dans leur conduite sa doctrine et sa vie qu'au moment où
le Seigneur paraîtra, ils lui soient semblables dans la
gloire et le voient tel qu'il est 6.
1. S. THOMAS, Comm. in ep. ad Eph., cap. I, lect. 8 ; Hebr. II, 16-17.
2. Phil. II, 7.
3. S. PIERRE, II Épître, I, 4.
4. Rom. VIII, 29.
5. Col. III, 10.
6. S. JEAN, I Épître,
III, 2.
Comme le Christ veut que chacun des membres
lui soit semblable, ainsi le veut-il aussi pour le Corps de l'Église
tout entier. C'est ce qui se fait lorsque l'Église, marchant
sur les traces de son Fondateur, enseigne, gouverne, immole la
divine Victime. En outre, lorsqu'elle embrasse les conseils évangéliques,
elle reproduit en elle la pauvreté, l'obéissance
et la virginité du Rédempteur. Par les Instituts
multiples et variés, dont elle s'orne comme de joyaux,
elle montre en quelque sorte le Christ priant sur la montagne,
ou prêchant aux peuples, guérissant les malades et
les infirmes, ramenant les pécheurs dans la bonne voie,
ou enfin faisant du bien à tous. Rien d'étonnant,
par conséquent, si, pendant son existence terrestre, elle
est aussi soumise, à l'imitation du Christ, aux persécutions,
aux vexations et à la souffrance.
Le Christ doit encore être regardé
comme Chef de l'Église du fait qu'exerçant d'une
façon éminente, plénière et parfaite
les fonctions surnaturelles, c'est à cette plénitude
que puise son Corps mystique. En effet - c'est une remarque faite
par quelques Pères -, comme la tête, dans notre corps
mortel, a l'avantage de posséder tous les sens, tandis
que les autres parties de l'organisme ne jouissent que du toucher,
ainsi tout ce qu'il y a, dans la société chrétienne,
de vertus, de dons, de charismes, brille avec perfection dans
son Chef, le Christ. Il a plu (à Dieu) de faire habiter
en lui toute la plénitude de l'être 1.
Il est orné de tous les dons surnaturels qui accompagnent
l'union hypostatique : car le Saint-Esprit habite en lui
avec une telle plénitude de grâces qu'on ne peut
en concevoir de plus grande. Dieu lui a donné autorité
sur toute chair 2 ; et il possède surabondamment
tous les trésors de la sagesse et de la science
3. Même la science qu'on appelle de vision a
chez lui une telle perfection qu'elle surpasse absolument, tant
par l'amplitude que par la clarté, la science de même
genre de tous les saints du ciel. Il est enfin lui-même
si rempli de grâce et de vérité que nous recevons
tous de sa plénitude inépuisable 4.
1. Col. I, 19.
2. S. JEAN, XVII, 2.
3. Col. II, 3.
4. Cf. S. JEAN I, 14-16.
Ces paroles du disciple que Jésus aimait
particulièrement Nous amènent à développer
une dernière raison qui démontre, et d'une manière
spéciale, que le Christ Notre-Seigneur doit être
déclaré Chef de son Corps mystique. Comme les nerfs
partent de la tête pour se répandre dans tous les
membres de notre corps et leur confèrent la faculté
de sentir et de se mouvoir, ainsi notre Sauveur infuse à
son Église sa vigueur et sa puissance qui font que les
fidèles connaissent les réalités divines
avec plus de clarté et les désirent avec plus d'ardeur.
De lui dérivent dans le Corps de l'Église toute
lumière par laquelle Dieu illumine les croyants, et toute
grâce qui les rend saints comme lui-même est saint.
Le Christ donne la lumière à
toute son Église : des passages presque innombrables
des Saintes Écritures et des saints Pères le prouvent.
Personne n'a jamais vu Dieu ; c'est le Fils unique, qui
est dans le sein du Père, lui-même qui nous l'a fait
connaître 1. Venant de la part de Dieu en
qualité de maître 2, pour rendre
témoignage à la vérité 3,
il fit briller sa lumière sur la primitive Église
constituée par les Apôtres, au point que le Prince
des Apôtres s'écria : Seigneur, à
qui irions-nous ? Vous avez les paroles
de la vie éternelle 4 ;
du haut du ciel il assista si bien les Évangélistes
que ceux-ci écrivirent comme des membres du Christ ce qu'ils
avaient appris pour ainsi dire sous la dictée du Chef 5.
Et aujourd'hui encore, pour nous qui demeurons dans l'exil de
cette terre, il est l'Auteur de la foi, comme il en sera le
Consommateur 6 dans la patrie. C'est lui qui infuse
dans les fidèles la lumière de la foi ; lui
qui enrichit divinement des dons surnaturels de science, d'intelligence
et de sagesse ses Pasteurs et ses Docteurs, en premier lieu son
Vicaire sur la terre, afin qu'ils conservent fidèlement
le trésor de la foi, qu'ils le défendent énergiquement,
qu'ils l'expliquent et le soutiennent avec piété
et diligence ; lui enfin qui, bien qu'invisible, préside
aux Conciles de l'Église et les guide par sa lumière
7.
1. S. JEAN I, 18.
2. S. JEAN III, 2.
3. S. JEAN XVIII, 37.
4. S. JEAN VI, 69.
5. Cf. S. AUGUSTIN, De cons. evang., I, 35, 54. PL 34, 1070.
6. Hebr. XII, 2.
7. Cf. S. CYRILLE d'Alexandrie, Ep.
55 de Symb. PG 77, 293.
Le Christ est l'auteur et l'artisan de la
sainteté. Il ne peut y avoir aucun acte salutaire qui ne
découle de lui, comme de sa source surnaturelle. Sans
moi, dit-il, vous ne pouvez rien faire 1. Si, à
cause de nos péchés, nous sommes touchés
par le repentir et la pénitence, si nous nous tournons
vers Dieu avec une crainte et une espérance filiales, c'est
toujours grâce à lui que nous le faisons. La grâce
et la gloire proviennent de son inépuisable plénitude.
Notre Sauveur gratifie sans cesse principalement les membres les
plus éminents de son Corps mystique des dons de conseil,
de force, de crainte et de piété, afin que tout
le Corps croisse chaque jour de plus en plus en sainteté
et en pureté de vie. Et quand les sacrements de l'Église
sont administrés extérieurement, c'est lui qui en
produit les effets dans les âmes 2. C'est encore
lui qui, nourrissant de sa propre chair et de son sang les hommes
rachetés, apaise en eux les mouvements violents et troubles
de l'âme ; c'est lui qui augmente la grâce et
prépare les âmes et les corps à atteindre
la gloire. Ces trésors de la bonté divine, il faut
dire qu'il les communique aux membres de son Corps mystique, non
pas seulement parce que, hostie eucharistique sur la terre ou
hostie glorifiée dans le ciel, il les sollicite de son
Père éternel en montrant ses plaies et en répandant
ses prières, mais encore parce qu'il choisit, détermine,
distribue à chacun sa part de grâces suivant la
mesure du don du Christ 3. D'où il résulte
que du divin Rédempteur comme de la source première,
tout le corps, ajusté et coordonné par toutes
les jointures de l'organisme, selon l'énergie proportionnée
à chaque partie, opère sa croissance pour son édification
dans la charité 4.
1. S. JEAN XV, 5.
2. Cf. S. THOMAS, Somme théol. III, q. 64. art. 3.
3. Eph. IV, 7.
4. Eph. IV, 16 ; cf. Col.
II, 19.
Ce que Nous venons d'exposer, Vénérables
Frères, en expliquant brièvement comment le Christ
Notre-Seigneur veut faire découler sur son Église
les dons abondants qui proviennent de sa plénitude divine,
pour la conformer le plus possible à lui-même, Nous
est d'une grande utilité pour développer la troisième
raison, d'où l'on déduit encore pourquoi le Corps
social de l'Église a l'honneur de porter le nom du Christ :
cette raison est que notre Sauveur soutient divinement la société
qu'il a fondée.
Comme Bellarmin le remarque finement et ingénieusement
1, il ne faut pas expliquer cette expression de Corps
du Christ seulement par le fait que le Christ doit être
appelé la Tête de son Corps mystique, mais aussi
par le fait qu'il soutient l'Église, qu'il vit dans l'Église,
si bien que celle-ci est comme une autre personne du Christ. C'est
ce que le Docteur des Nations affirme dans son Épître
aux Corinthiens lorsqu'il appelle l'Église le Christ,
sans rien ajouter de plus 2, l'exemple du Maître
lui-même qui, du ciel, l'avait interpellé, tandis
qu'il persécutait l'Église : Saul, Saul,
pourquoi me persécutes-tu ? 3 Bien
plus, si nous en croyons Grégoire de Nysse, assez souvent
l'Église est appelée Christ par l'Apôtre
4 ; et vous n'ignorez pas, Vénérables
Frères, le mot de saint Augustin : " Le
Christ prêche le Christ 5. "
1. Cf. S. ROBERT BELLARMIN, De Rom. Pont., I, 9 ; De Concil., II, 19.
2. I Cor. XII, 12.
3. Actes IX, 4 ; XXII, 7 ; XXVI, 14.
4. Cf. S. GRÉGOIRE de Nysse, De vita Moysis. PG 44, 385.
5. S. AUGUSTIN, Sermo CCCLIV,
1. PL 39, 1563.
Toutefois, il ne faut pas comprendre cette
noble appellation comme si le lien ineffable par lequel le Fils
de Dieu a pris une nature humaine concrète s'étendait
à l'Église entière, mais bien en ce sens
que notre Sauveur communique à son Église des biens
qui lui sont tout à fait propres, pour qu'elle reproduise
dans tout son mode de vivre, aussi bien visible que caché,
avec toute la perfection possible, l'image du Christ. En effet,
en vertu de cette mission " juridique ", par
laquelle le divin Rédempteur envoya les Apôtres dans
le monde comme lui-même avait été envoyé
par son Père 6, c'est lui qui, par l'Église,
baptise, enseigne, gouverne, lie, délie, offre, sacrifie.
6. Cf. S. JEAN XVII, 18 ; XX,
21.
Et par cette donation plus haute, intérieure
et absolument sublime, dont Nous avons parlé plus haut
en décrivant comment la Tête exerce son influence
sur ses membres, le Christ Notre-Seigneur fait vivre l'Église
de sa vie surnaturelle, pénètre tout ce Corps de
sa vertu divine, et il alimente, il entretient chaque membre selon
la place qu'il occupe dans le Corps, à peu près
de la même manière que la vigne nourrit les sarments
qui lui sont attachés et les rend féconds 1.
1. Cf. LÉON XIII, Lettre encyclique
Sapientiae christianae du 10 janvier 1890. ASS XXII
(1889-1890) 392 ; Lettre encyclique Satis cognitum
du 29 juin 1896. ASS XXVIII (1895-1896) 710. Cf. SVS n.
875 et n. 605.
Si nous considérons attentivement ce
principe divin de vie et de force donné par le Christ,
en tant qu'il constitue la source même de tout don et de
toute grâce créée, nous comprenons facilement
qu'il n'est pas autre chose que l'Esprit Saint, qui procède
du Père et du Fils, et qu'on appelle spécialement
l'Esprit du Christ ou l'Esprit du Fils 2.
Car c'est de ce souffle de grâce et de vérité
que le Fils a orné son âme dans le sein immaculé
de la Vierge ; c'est cet Esprit qui fait ses délices
d'habiter dans l'âme sacrée du Rédempteur
comme dans son temple très cher ; c'est cet Esprit
que le Christ nous a mérité sur la croix par l'effusion
de son sang ; c'est cet Esprit enfin qu'en soufflant sur
les Apôtres il a donné à son Église
pour la rémission des péchés 3 ;
mais tandis que le Christ a reçu, lui seul, cet Esprit
sans aucune mesure 4, il n'est départi aux membres
du Corps mystique, en participation de la plénitude du
Christ, que suivant la mesure du don du Christ 5. Et
maintenant que le Christ a été glorifié sur
la Croix, son Esprit est communiqué à l'Église
avec profusion, pour qu'elle-même et chacun de ses membres
soient de plus en plus conformés à notre Sauveur.
C'est l'Esprit du Christ qui nous a faits fils adoptifs de Dieu
6, pour qu'un jour, nous tous, le visage découvert,
réfléchissant comme dans un miroir la gloire du
Seigneur, nous soyons transformés en la même image,
de plus en plus resplendissante 7.
2. Rom. VIII, 9 ; Gal. IV, 6. Cf. II Cor. III, 17.
3. Cf. S. JEAN XX, 22.
4. Cf. S. JEAN III, 34.
5. Cf. Eph. I, 8 ; IV, 7.
6. Cf. Rom. VIII, 14-17 ; Gal. IV, 6-7.
7. II Cor. III, 18.
C'est à cet Esprit du Christ comme
à un principe invisible qu'il faut attribuer que toutes
les parties du Corps soient reliées, aussi bien entre elles
qu'avec leur noble Tête, puisqu'il réside tout entier
dans la Tête, tout entier dans le Corps, tout entier dans
chacun des membres ; et selon leurs diverses fonctions et
obligations, selon le degré plus ou moins parfait de santé
spirituelle dont ils jouissent, il varie sa manière d'être
présent et de prêter son assistance. C'est lui qui,
en insufflant la vie surnaturelle dans toutes les parties du corps,
doit être considéré comme le principe de toute
action vitale et vraiment salutaire. C'est lui qui, tout en étant
présent en personne dans tous les membres et en y exerçant
son action divine, agit pourtant dans les membres inférieurs
par le ministère des membres supérieurs ; c'est
lui enfin qui, donnant chaque jour à son Église,
sous le souffle de la grâce, de nouveaux accroissements,
refuse cependant d'habiter avec sa grâce sanctifiante dans
les membres totalement coupés du Corps. Notre docte et
immortel prédécesseur, Léon XIII, dans sa
Lettre encyclique Divinum illud, exprime cette présence
et cette opération de l'Esprit de Jésus-Christ par
ces paroles concises et nerveuses : " Qu'il suffise
d'affirmer que, si le Christ est la Tête de l'Église,
le Saint-Esprit en est l'âme. " 1
1. LÉON XIII, Lettre encyclique
Divinum illud du 9 mai 1897. ASS XXIX (1897) 650.
Cf. SVS n. 11.
Si nous envisageons maintenant cette force
vitale par laquelle le Fondateur soutient toute la communauté
chrétienne, non plus en elle-même, mais dans les
effets créés qui en proviennent, elle consiste dans
les bienfaits surnaturels que notre Rédempteur, en union
avec son Esprit, communique à l'Église, et qu'en
union avec lui il opère comme source de lumière
céleste et comme auteur de sainteté. L'Église,
par conséquent, comme tous ses membres saints, peut s'appliquer
cette phrase sublime de l'Apôtre : Si je vis, ce
n'est plus moi qui vit ; c'est le Christ qui vit en moi
2.
2. Gal. II, 20.
Nos paroles sur " le Chef mystique "
3 resteraient incomplètes si Nous ne disions
au moins quelques mots de cette pensée du même Apôtre :
3. Cf. S. AMBROISE, De Elia et jejunio
10, 36-37. PL 14, 710 ; In Psalm. CXVIII, Sermo
20, 2. PL 15, 1483.
Le Christ est le Chef de l'Église :
il est le Sauveur de (celle qui est) son Corps
1. Car cette expression exprime une dernière
raison pour laquelle le Corps qu'est l'Église reçoit
le nom du Christ. Le Christ est en effet le divin Sauveur de ce
Corps. C'est à bon droit que les Samaritains l'appellent
Sauveur du monde 2 ; il faut même
dire sans aucun doute : Sauveur de tous, en ajoutant
avec saint Paul, surtout des fidèles 3.
Car avant tous les autres, ce sont ses membres, qui constituent
l'Église, qu'il s'est acquise par son sang 4.
Cependant, comme Nous avons déjà longuement disserté
sur l'Église née sur la Croix, sur le Christ illuminateur
et producteur de sainteté, sur le Christ soutien de son
Corps mystique, il n'y a pas lieu de développer davantage
ce sujet, mais plutôt de nous adonner à une humble
et attentive méditation, tout en rendant à Dieu
d'immortelles actions de grâces. Or ce que notre Sauveur
a commencé autrefois sur la Croix, il ne cesse de le continuer
à jamais et sans interruption dans la béatitude
du ciel : " Notre Chef, dit saint Augustin, intercède
pour nous : il reçoit certains membres, il en punit
d'autres, il purifie ceux-ci, il console ceux-là, il crée,
il appelle, il rappelle, il corrige, il relève. "
5. Et dans cette uvre de salut il nous est donné
de collaborer avec le Christ, " en qui et par qui, seul,
nous sommes à la fois sauvés et sauveurs "
6.
1. Eph. V, 23.
2. S. JEAN IV, 42.
3. I Tim. IV, 10.
4. Actes XX, 28.
5. S. AUGUSTIN, Enarr. in Ps. LXXXV, 5. PL 37, 1085.
6. CLÉMENT d'Alexandrie, Strom.
VII, 2. PG 9. 413.
Passons maintenant, Vénérables
Frères, à un autre développement, où
Nous désirons expliquer que le Corps du Christ qui est
l'Église doit être appelé mystique. Cette
appellation, déjà employée par plusieurs
écrivains anciens, est confirmée par un grand nombre
de documents des Souverains Pontifes. Plus d'une raison du reste
nous fait employer ce mot ; car, grâce à lui,
le Corps social qu'est l'Église, dont le Christ est la
Tête et le Chef, peut être distingué de son
Corps physique qui, né de la Vierge Marie, est assis maintenant
à la droite du Père et est caché sous les
voiles eucharistiques ; il peut être distingué
de même, ce qui est de grande importance à cause
d'erreurs actuelles, de n'importe quel corps naturel, soit physique,
soit moral.
Car, tandis que dans un corps naturel le principe
d'unité unit les parties de telle sorte que chacune manque
entièrement de ce qu'on appelle subsistance propre, dans
le Corps mystique au contraire, la force de leur conjonction mutuelle,
bien qu'intime, relie les membres entre eux de manière
à laisser chacun jouir absolument de sa propre personnalité.
En outre, si nous regardons le rapport mutuel entre le tout et
chacun des membres, dans n'importe quel corps physique vivant,
chacun des membres, en définitive, est uniquement destiné
au bien de tout l'organisme ; toute société
humaine au contraire, pour peu qu'on fasse attention à
la fin dernière de son utilité, est ordonnée
en définitive au profit de tous et de chacun des membres,
car ils sont des personnes. C'est pourquoi - pour revenir à
Notre sujet -, comme le Fils du Père éternel est
descendu du ciel pour le salut éternel de nous tous, ainsi
il a fondé ce Corps qu'est l'Église et il l'a enrichi
de l'Esprit divin pour donner aux âmes immortelles le moyen
d'atteindre leur bonheur, selon ces mots de l'Apôtre :
Tout est à vous ; mais vous, vous êtes au
Christ, et le Christ est à Dieu 1. Car si
l'Église est ordonnée au bien des fidèles,
elle est destinée aussi à la gloire de Dieu et de
Celui qu'il a envoyé, Jésus-Christ.
1. I Cor. III, 22-23 ;
PIE XI, Lettre encyclique Divini Redemptoris du 19 mars
1937. AAS XXIX (1937) 80.
Que si nous comparons le Corps mystique avec
ce qu'on appelle corps moral, il faut alors remarquer que la différence
est grande, et même d'importance et de gravité extrêmes.
Dans le corps moral en effet, il n'y a pas d'autre principe d'unité
que la fin commune et, au moyen de l'autorité sociale,
la commune poursuite de cette même fin ; dans le Corps
mystique dont Nous parlons, au contraire, à cette commune
poursuite s'ajoute un autre principe intérieur qui, existant
vraiment dans tout l'organisme aussi bien que dans chacune des
parties, et y exerçant son activité, est d'une telle
excellence que, par lui-même, il l'emporte sans aucune mesure
sur tous les liens d'unité qui font la cohésion
d'un corps physique ou social. Ce principe, Nous l'avons dit,
n'est pas de l'ordre naturel, mais surnaturel ; bien mieux,
c'est en lui-même quelque chose d'absolument infini et incréé,
à savoir l'Esprit de Dieu qui, selon saint Thomas, " un
et unique, remplit toute l'Église et en fait l'unité "
1.
1. S. THOMAS, De Veritate, q.
29, art. 4, c.
En conséquence, la signification exacte
de ce mot nous rappelle que l'Église, qui doit être
regardée comme une société parfaite en son
genre, n'est pas seulement composée d'éléments
et de principes sociaux et juridiques. Elle surpasse, et de beaucoup,
toutes les autres communautés humaines 2 ;
elle leur est supérieure autant que la grâce surpasse
la nature, et que les réalités immortelles l'emportent
sur toutes les réalités périssables 3.
Les communautés de cette sorte, surtout la société
civile, ne doivent pas être méprisées, certes,
ni traitées comme des choses de peu de valeur ; cependant
l'Église ne se trouve pas tout entière dans des
réalités de cet ordre, pas plus que l'homme ne consiste
tout entier dans l'organisme de notre corps mortel 4.
Ces éléments juridiques, il est vrai, sur lesquels
l'Église, elle aussi, s'appuie et qui la composent, proviennent
de la constitution divine donnée par le Christ et servent
à atteindre la fin surnaturelle ; néanmoins
ce qui élève la société chrétienne
à un degré qui dépasse absolument tout l'ordre
de la nature, c'est l'Esprit de notre Rédempteur qui, comme
source des grâces, des dons et de tous les charismes, remplit
à jamais et intimement l'Église et y exerce son
activité. L'organisme de notre corps est, assurément,
une uvre merveilleuse du Créateur ; mais combien
est-il dépassé par la haute dignité de notre
âme ! De même la structure sociale de la communauté
chrétienne, qui proclame d'ailleurs la sagesse de son divin
Architecte, est cependant d'un ordre tout à fait inférieur,
dès qu'on la compare aux dons spirituels dont elle est
ornée et dont elle vit, et à leur source divine.
2. Cf. LÉON XIII, Lettre encyclique Sapientiæ christianæ du 10 janvier 1890. ASS XXII (1889-1890) 392. Cf. SVS n. 875.
3. Cf. LÉON XIII, Lettre encyclique Satis cognitum du 29 juin 1896. ASS XXVIII (1895-1896) 724. Cf. SVS n. 637.
4. Cf. LÉON XIII, Lettre encyclique
Satis cognitum du 29 juin 1896. ASS XXVIII (1895-1896)
710. Cf. SVS n. 605.
De ce que Nous avons traité et expliqué
jusqu'ici dans cette Lettre, Vénérables Frères,
il apparaît avec évidence que ceux-là se trouvent
dans une grave erreur qui se représentent à leur
fantaisie une Église pour ainsi dire cachée et nullement
visible ; de même ceux qui la regardent comme une institution
humaine avec un certain corps de doctrine et des rites extérieurs,
mais sans communication de vie surnaturelle 1. Tout
au contraire : comme le Christ, Chef et Modèle de
l'Église, " n'est pas tout entier si on ne voit
en lui que la nature visible... ou la nature divine invisible,
mais il ne fait qu'un par et dans l'une et l'autre natures ;
de même son Corps mystique " 2 ;
car le Verbe de Dieu a pris une nature humaine sujette aux souffrances
pour que, une fois la société visible fondée
et consacrée par son sang divin, " l'homme fût
rappelé par le gouvernement visible aux réalités
invisibles " 3.
1. Cf. LÉON XIII, Lettre encyclique Satis cognitum du 29 juin 1896. ASS XXVIII (1895-1896) 710. Cf. SVS n. 606.
2. LÉON XIII, ibidem, p. 710. Cf. SVS n. 606.
3. S. THOMAS, De veritate, q.
29, art. 4 ad 3.
C'est pourquoi Nous déplorons et Nous
condamnons l'erreur funeste de ceux qui rêvent d'une prétendue
Église, sorte de société formée et
entretenue par la charité, à laquelle - non sans
mépris - ils en opposent une autre qu'ils appellent juridique.
Mais c'est tout à fait en vain qu'ils introduisent cette
distinction : ils ne comprennent pas, en effet, qu'une même
raison a poussé le divin Rédempteur à vouloir,
d'une part, que le groupement des hommes fondé par lui
fût une société parfaite en son genre et munie
de tous les éléments juridiques et sociaux, pour
perpétuer sur la terre l'uvre salutaire de la Rédemption
4 ; et, d'autre part, que cette société
fût enrichie par l'Esprit Saint, pour atteindre la même
fin, de dons et de bienfaits surnaturels. Le Père éternel
a voulu qu'elle fût le royaume de son Fils bien-aimé
5 ;
4. Cf. Concile du Vatican, sess. IV : Const. dogm. de Eccl., prol. Denzinger n. 1821.
5. Col. I, 13.
mais pourtant un royaume où tous les
croyants feraient un hommage parfait de leur intelligence et de
leur volonté 1, et se conformeraient avec humilité
et soumission à Celui qui pour nous s'est fait obéissant
jusqu'à la mort 2. Il ne peut donc y avoir
aucune opposition, aucun désaccord réels entre la
mission dite invisible du Saint Esprit et la fonction juridique,
reçue du Christ, des Pasteurs et des Docteurs; car - comme
en nous le corps et l'âme - elles se complètent et
s'achèvent mutuellement, elles proviennent d'un seul et
même Sauveur, qui n'a pas seulement dit en insufflant l'Esprit
divin : Recevez le Saint-Esprit 3, mais
qui a encore ordonné hautement et clairement : Comme
mon Père m'a envoyé, ainsi je vous envoie 4
et Celui qui vous écoute, m'écoute 5.
1. Cf Concile du Vatican, sess. III : Const. de fide cath., ch. 3. Denzinger n, 1790.
2. Phil. II, 8.
3. S. JEAN XX, 22.
4. S. JEAN XX, 21.
5. S. LUC X, 16.
Que si l'Église manifeste des traces
évidentes de la condition de notre humaine faiblesse, il
ne faut pas l'attribuer à sa constitution juridique, mais
plutôt à ce lamentable penchant au mal des individus,
que son divin Fondateur souffre jusque dans les membres les plus
élevés de son Corps mystique, dans le but d'éprouver
la vertu des ouailles et des pasteurs, et de faire croître,
en tous, les mérites de la foi chrétienne. Le Christ,
en effet, comme Nous l'avons dit, n'a pas voulu que les pécheurs
fussent exclus de la société formée par lui ;
si donc certains membres de l'Église souffrent de maladie
spirituelle, ce n'est pas une raison de diminuer notre amour envers
l'Église, mais plutôt d'augmenter notre piété
envers ses membres.
Assurément notre pieuse Mère
brille d'un éclat sans tache dans les sacrements où
elle engendre ses fils et les nourrit ; dans la foi qu'elle
garde toujours à l'abri de toute atteinte ; dans les
lois très saintes qu'elle impose à tous et les conseils
évangéliques qu'à tous elle propose ;
enfin, dans les grâces célestes et les charismes
surnaturels par lesquels elle engendre avec une inlassable fécondité
6 des troupes innombrables de martyrs, de confesseurs
et de vierges.
6. Cf. Concile du Vatican, sess. III :
Const. de fide cath., ch. 3. Denzinger n. 1794.
Ce n'est cependant pas à elle qu'il
faut reprocher les faiblesses et les blessures de certains de
ses membres, au nom desquels elle-même demande à
Dieu tous les jours : Pardonnez-nous nos offenses
1, et au salut spirituel desquels elle se consacre
sans relâche, avec toute la force de son amour maternel.
1. S. MATTH. VI, 12.
Lors donc que nous nommons " mystique "
le Corps du Christ, le sens même de ce mot nous donne une
grave leçon. C'est, en somme, l'avertissement qui résonne
dans ces paroles de saint Léon : " Reconnais,
ô chrétien, ta dignité ; et, entré
en participation de la nature divine, veille à ne pas retomber
par une conduite indigne dans ton ancienne bassesse : souviens-toi
de quelle Tête et de quel Corps tu es le membre ! "
2 Nous désirons maintenant, Vénérables
Frères, parler très spécialement de notre
union avec le Christ dans le Corps de l'Église. Si cette
union, comme l'a fort bien dit saint Augustin 3, est
une chose grande, mystérieuse et divine, c'est précisément
pour cela que, trop souvent, elle est mal comprise et mal expliquée.
Il est évident, tout d'abord, que cette union est très
étroite : car, dans les Saintes Écritures,
non seulement elle est comparée au lien du chaste mariage,
à l'unité vitale de la vigne et de ses sarments
et à la solidarité organique de notre corps 4 ;
mais elle nous est révélée comme si intime
que - selon cette expression de l'Apôtre : Lui,
le Christ, il est la Tête du Corps qui est l'Église
5 - la doctrine très ancienne et constante des
Pères nous enseigne que le divin Rédempteur avec
son Corps social constitue une seule personne mystique, ou, comme
dit saint Augustin, le Christ total 6.
2.. S. LÉON LE GRAND, Sermo XXI, 3. PL 54, 192-193.
3. Cf. S. AUGUSTIN, Contra Faustum, 21, 8. PL 42, 392.
4. Cf Eph. V, 22-23 ; S. JEAN XV, 1-5 ; Eph. IV, 16.
5. Col. I, 18.
6. S. AUGUSTIN, Enarr. in Ps.
XVII, 51, et XC, II, 1. PL 36, 154 et 37, 1159.
Bien plus, notre Sauveur lui-même, dans
sa prière sacerdotale, n'a pas hésité à
comparer cet organisme à cette sublime unité qui
fait que le Fils est dans le Père et le Père dans
le Fils 1.
1. Cf. S. JEAN XVII, 21-23.
Notre union, donc, avec et dans le Christ
vient d'abord de ce que la société chrétienne,
de par la volonté de son Fondateur, formant un corps social
parfait, il y faut une union de tous les membres qui leur permette
de conspirer à une même fin. Or, plus noble est la
fin à laquelle tend cet accord, plus divine est la source
d'où elle procède, plus sublime est aussi l'unité
qui en résulte. Et précisément, la fin est
ici très haute : c'est la sanctification continuelle
des membres de ce Corps, à la gloire de Dieu et de l'Agneau
qui a été immolé 2. Et la source
est très divine : c'est non seulement le bon plaisir
du Père éternel et la volonté expresse de
notre Sauveur, mais, dans nos intelligences et nos curs,
l'inspiration intérieure et l'impulsion du Saint-Esprit.
Si l'on ne peut faire le moindre acte salutaire que dans l'Esprit
Saint, comment les multitudes innombrables de toute nation et
de toute origine peuvent-elles conspirer d'un même accord
pour la gloire suprême du Dieu un et trine, sinon par la
force de Celui qui procède du Père et du Fils par
un amour unique et éternel ?
2. Cf. Apoc. V, 12-13.
Mais parce que, comme Nous l'avons déjà
dit, par la volonté de son Fondateur, ce Corps de nature
sociale qu'est le Corps du Christ doit être un corps visible,
il faut que cet accord de tous les membres se manifeste aussi
extérieurement, par la profession d'une même foi,
mais aussi par la communion des mêmes mystères, par
la participation au même sacrifice, enfin par la mise en
pratique et l'observance des mêmes lois. Il est, en outre,
absolument nécessaire qu'il y ait, manifeste aux yeux de
tous, un Chef suprême, par qui la collaboration de tous
en faveur de tous soit dirigée efficacement pour atteindre
le but proposé : Nous avons nommé le Vicaire
de Jésus-Christ sur la terre. En effet, de même que
le divin Rédempteur a envoyé l'Esprit de vérité,
le Paraclet, pour assumer à sa propre place 3
l'invisible gouvernement de l'Église, ainsi, à Pierre
et à ses successeurs, il a confié le mandat de tenir
son propre rôle sur terre pour assurer aussi le gouvernement
visible de la cité chrétienne.
3. Cf. S. JEAN XIV, 16 et 26.
Mais à ces liens juridiques qui suffiraient
déjà par eux-mêmes à surpasser de loin
les liens de toute société humaine, fût-elle
suprême, il faut nécessairement que s'ajoute une
unité d'autre nature en raison de ces trois vertus par
lesquelles nous sommes étroitement liés entre nous
et avec Dieu : la foi, l'espérance et la charité.
En effet, comme nous en avertit l'Apôtre,
il n'y a qu'un seul Seigneur, une seule foi 1,
la foi par laquelle nous adhérons à un seul Dieu
et à Celui qu'il a envoyé, Jésus-Christ 2.
Et avec quelle intimité cette foi nous lie à Dieu,
c'est ce que nous enseignent les paroles du disciple bien-aimé :
Quiconque a confessé que Jésus est le Fils de
Dieu, Dieu habite en lui et lui en Dieu 3.
Nous ne sommes pas moins fortement attachés entre nous
et avec notre divin Chef par notre foi chrétienne :
car, nous tous, les croyants, possédant le même
esprit de foi 4, nous sommes éclairés
de la même lumière du Christ, nous sommes nourris
de la même nourriture du Christ, nous sommes gouvernés
par la même autorité et le même magistère
du Christ. Que si c'est le même esprit de foi qui passe
en nous comme une sève, tous aussi, dès lors, c'est
la même vie que nous vivons dans la foi du Fils de Dieu
qui nous a aimés et qui s'est livré lui-même
pour nous 5 ; et le Christ notre Chef, reçu
en nous-mêmes par une foi vive et habitant dans nos curs
6, sera le consommateur de cette foi comme il en
est l'auteur 7.
1. Eph. IV, 5.
2. Cf. S. JEAN XVII, 3.
3. S. JEAN, I Épître, IV, 15.
4. II Cor. IV, 13.
5. Gal. II, 20.
6. Eph. III, 17.
7. Hebr. XII, 2.
De même que, par la foi, nous nous attachons
ici-bas à Dieu comme à la source de la vérité,
ainsi, par la vertu de l'espérance chrétienne, nous
tendons vers lui comme vers la source de béatitude, dans
l'attente et le bienheureux espoir de la venue glorieuse de notre
grand Dieu 8.
8. Tit. II, 13.
C'est à cause de ce commun désir
du royaume céleste, pour lequel nous avons renoncé
à posséder ici une cité définitive,
afin d'en chercher une à venir 1 et soupirer
vers la gloire céleste, que l'Apôtre des Nations
n'a pas hésité à dire : Il n'y a
qu'un seul Corps et un seul Esprit, comme aussi vous appelés,
par votre vocation, à une seule espérance 2 ;
bien plus, c'est le Christ lui-même, comme une espérance
de gloire, qui réside en nous 3.
1. Cf. Hebr. XIII, 14.
2. Eph. IV, 4.
3. Cf. Col. I, 27.
Si les liens de la foi et de l'espérance
qui nous attachent à notre divin Rédempteur dans
son Corps mystique sont d'un grand poids et d'une souveraine importance,
non moins grandes sont l'importance et la force des liens de la
charité. Car si déjà, dans la nature, c'est
une chose excellente que l'amour, source de la véritable
amitié, que dire de cet amour céleste répandu
par Dieu même dans nos âmes ? Dieu est charité,
et celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu et
Dieu en lui 4. Or, cette charité, comme
par une loi établie par Dieu, a pour effet de le faire
descendre par un retour d'amour en nous qui l'aimons, suivant
ces paroles : Si quelqu'un m'aime... mon Père aussi
l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui
notre demeure 5. La charité nous unit donc
au Christ plus étroitement qu'aucune autre vertu ;
et c'est dans l'ardeur de cette flamme céleste que tant
de fils de l'Église se sont réjouis de subir pour
lui les opprobres, de tout affronter, de tout vaincre, jusqu'au
dernier souffle de leur vie et à l'effusion de leur sang.
C'est pourquoi notre Sauveur nous presse véhémentement
par ces paroles : Demeurez dans mon amour. Mais comme
la charité est sans force et sans vie si elle ne se manifeste
et ne se réalise en bonnes uvres, il ajoute immédiatement :
Si vous gardez mes commandements, vous resterez dans mon amour ;
comme moi aussi j'ai gardé les commandements de mon Père
et je reste en son amour 6.
4. S. JEAN, I Épître, IV, 16.
5. S. JEAN XIV, 23.
6. S. JEAN XV, 9-10.
A cet amour envers Dieu, envers le Christ,
doit répondre pourtant la charité envers le prochain.
Car comment pouvons-nous affirmer que nous aimons le divin Sauveur
si nous haïssons ceux qu'il a fait membres de son Corps mystique
en les rachetant lui-même de son sang précieux ?
D'où cet avertissement que nous donne l'Apôtre que
le Christ a aimé plus que les autres : Si quelqu'un
prétend aimer Dieu et hait son frère, il est un
menteur. Car celui qui n'aime pas son frère qu'il voit,
comment peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas ? Et nous avons
de Dieu ce commandement : que celui qui aime Dieu, aime aussi
son frère 1. Bien plus, il faut encore l'affirmer,
nous serons d'autant plus unis avec Dieu, avec le Christ, que
nous serons davantage les membres les uns des autres 2,
pleins de sollicitude les uns pour les autres 3 ;
comme, d'autre part, nous serons d'autant plus unis entre nous
et liés par la charité que plus fervent sera l'amour
qui nous unira à Dieu et à notre divin Chef.
1. S. JEAN, I Épître, IV, 20-21.
2. Rom. XII, 5.
3. I Cor. XII, 25.
C'est dès avant l'origine du monde
que le Fils unique de Dieu nous a embrassés de sa connaissance
éternelle et infinie et de son amour sans fin. Et c'est
afin de manifester cet amour d'une manière visible et vraiment
admirable qu'il s'est uni notre nature dans l'unité de
sa personne ; faisant ainsi - comme le remarquait avec une
certaine candeur Maxime de Turin - que, " dans le Christ,
c'est notre chair qui nous aime " 4.
4. MAXIME de Turin, Sermo XXIX.
PL 57, 594.
Une telle connaissance toute aimante dont
le divin Sauveur nous a poursuivis dès le premier instant
de son Incarnation dépasse l'effort le plus ardent de tout
esprit humain : par la vision bienheureuse dont il jouissait
déjà, à peine conçu dans le sein de
sa divine Mère, il se rend constamment et perpétuellement
présents tous les membres de son Corps mystique, et il
les embrasse de son amour rédempteur. Ô admirable
condescendance envers nous de la divine tendresse ! Et dessein
inconcevable de l'immense charité ! Dans la crèche,
sur la Croix, dans la gloire éternelle du Père,
le Christ connaît et se tient unis tous les membres de son
Église, d'une façon infiniment plus claire et plus
aimante qu'une mère ne fait de son enfant pressé
sur son sein, et que chacun ne se connaît et ne s'aime soi-même.
De tout ce que Nous venons de dire, Vénérables
Frères, il est facile de comprendre pourquoi saint Paul
écrit si souvent que le Christ est en nous et que nous
sommes dans le Christ. On peut encore le prouver par une raison
plus subtile : le Christ est en nous, comme Nous l'avons
exposé plus haut avec détail, par son Esprit même,
qu'il nous communique et par lequel il agit en nous de telle sorte
que tout ce que le Saint-Esprit opère en nous de divin,
il faut dire que c'est le Christ aussi qui l'y opère 1.
Si quelqu'un n'a pas l'Esprit du Christ, dit l'Apôtre,
celui-là n'est pas du Christ ; mais si le Christ
est en vous... votre esprit est vie à cause de la justice
2.
1. Cf. S. THOMAS, Comm. in Ep. ad Eph., cap. II, lect. 5.
2. Rom. VIII, 9-10.
C'est par cette même communication de
l'Esprit du Christ qu'il se fait que l'Église est comme
la plénitude et le complément du Rédempteur ;
car tous les dons, toutes les vertus, tous les charismes qui se
trouvent éminemment, abondamment et efficacement dans le
Chef dérivent dans tous les membres de l'Église
et s'y perfectionnent de jour en jour selon la place de chacun
dans le Corps mystique de Jésus-Christ : ainsi peut-on
dire d'une certaine façon que le Christ se complète
à tous égards dans l'Église 3.
Et par ces mots nous touchons la raison même pour laquelle,
selon la pensée déjà brièvement indiquée
de saint Augustin, le Chef mystique qu'est le Christ, et l'Église,
qui sur terre est comme un autre Christ et en tient la place,
constituent un homme nouveau unique dans lequel le ciel et la
terre s'allient pour perpétuer l'uvre de salut de
la Croix : à savoir le Christ, Tête et Corps ;
le Christ total.
3. Cf. S. THOMAS, Comm. in Ep. ad
Eph., cap. 1, lect. 8.
Assurément Nous n'ignorons pas que,
dans l'intelligence et l'exposition de cette doctrine mystérieuse
de notre union avec le divin Rédempteur et spécialement
de l'habitation du Saint-Esprit dans les âmes, s'interposent
bien des voiles qui enveloppent comme d'une nuée cette
doctrine mystérieuse à cause de la faiblesse de
l'intelligence qui l'étudie. Mais nous savons aussi que
de l'étude sincère et constante de cette vérité,
ainsi que du heurt des diverses opinions et du concours des diverses
théories - pourvu que l'amour de la vérité
et le respect dû à l'Église dirigent ces investigations
- peuvent jaillir de précieuses lumières, qui constituent,
en ce genre de disciplines sacrées comme ailleurs, un réel
progrès. Nous ne désapprouvons donc pas ceux qui
ouvrent diverses routes, tentent divers systèmes pour saisir
et tâcher d'éclairer ce si profond mystère
de notre union merveilleuse avec le Christ. Cependant, voici un
principe qui s'impose à tous et doit rester inébranlable,
s'ils ne veulent pas s'égarer loin de la doctrine authentique
et de l'enseignement exact de l'Église : c'est qu'il
faut rejeter tout mode d'union mystique par lequel les fidèles,
de quelque façon que ce soit, dépasseraient l'ordre
du créé et s'arrogeraient le divin au point que
même un seul des attributs du Dieu éternel puisse
leur être attribué en propre. Qu'ils maintiennent
en outre fermement cet autre principe certain, qu'en cette matière,
tout doit être tenu commun aux personnes de la Sainte Trinité
de ce qui a rapport à Dieu envisagé comme cause
efficiente suprême.
Il importe aussi de remarquer qu'il s'agit
ici d'un mystère caché qui, dans l'exil de cette
terre, recouvert qu'il est d'un certain voile, ne pourra jamais
être totalement pénétré et exprimé
en langage humain. Les Personnes divines sont dites habiter en
nous, en tant que présentes d'une façon impénétrable
dans les créatures vivantes douées d'intelligence,
elles s'en laissent atteindre par voie de connaissance et d'amour
1, mais d'une manière qui dépasse toute
la nature et qui est absolument intime et unique. Si nous voulons
pourtant tenter d'en avoir au moins quelque idée, nous
ne devons pas négliger cette méthode que dans de
pareils sujets recommande le Concile du Vatican 2 :
pour s'efforcer de trouver la lumière qui permettra de
discerner au moins un peu les secrets de Dieu, comparer les mystères
entre eux et avec la fin dernière à quoi ils sont
ordonnés.
1. Cf. S. THOMAS, Somme théol. I, q. 43, art. 3.
2. Concile du Vatican, sess. III :
Const. de fide cath., ch. 4. Denzinger n. 1795.
Notre très sage Prédécesseur,
Léon XIII, d'heureuse mémoire, a donc raison, en
parlant sur le même sujet de notre union au Christ et de
l'habitation en nous du Saint-Esprit, de tourner nos regards vers
cette vision béatifique où, dans le ciel, cette
même union mystique trouvera sa consommation et son achèvement.
" Cette union admirable qu'on appelle " inhabitation ",
dit-il, ne diffère que par la condition ou l'état
de celle où Dieu embrasse ses élus en les béatifiant. "
1 C'est dans cette vision que, d'une façon inexprimable,
il nous sera donné de contempler le Père, le Fils
et l'Esprit divin des yeux de notre esprit renforcés d'une
lumière divine, d'assister nous-mêmes de très
près pendant toute l'éternité aux processions
des Personnes divines, et d'être comblés d'une joie
très semblable à celle qui fait le bonheur de la
très sainte et indivisible Trinité.
1. LÉON XIII, Lettre encyclique
Divinum illud du 9 mai 1897. ASS XXIX (1897) 653.
Cf. SVS n. 17.
Ce que Nous avons exposé jusqu'ici
de cette très étroite union du Corps mystique du
Christ avec son Chef Nous semblerait incomplet si Nous n'ajoutions
au moins quelques mots sur la sainte Eucharistie, par laquelle
une telle union trouve comme son sommet en cette vie mortelle.
Car, par la volonté du Christ Notre-Seigneur,
ce lien admirable, qu'on n'exaltera jamais assez, qui nous unit
entre nous et avec notre divin Chef, est manifesté d'une
manière spéciale aux fidèles par le Sacrifice
eucharistique. Là, en effet, les ministres sacrés
ne tiennent pas seulement la place de notre Sauveur, mais de tout
le Corps mystique et de chacun des fidèles ; là
encore, les fidèles eux-mêmes, unis au prêtre
par des vux et des prières unanimes, offrent au Père
Éternel l'Agneau immaculé, rendu présent
sur l'autel uniquement par la voix du prêtre ; ils
le lui offrent par les mains du même prêtre, comme
une victime très agréable de louange et de propitiation,
pour les nécessités de toute l'Église. Et
de même que le divin Rédempteur mourant sur la Croix
s'est offert, comme Chef de tout le genre humain, au Père
Éternel, ainsi, en cette offrande pure 1,
non seulement il s'offre comme Chef de l'Église, au Père
céleste, mais en lui-même il offre aussi ses membres
mystiques, puisqu'il les renferme tous, même les plus faibles
et les plus infirmes, dans son Cur très aimant.
1. MALACHIE I, 11.
Le sacrement de l'Eucharistie, tout en constituant
une vive et admirable image de l'unité de l'Église
- puisque ce pain destiné à la consécration
est formé par l'union de beaucoup de grains 2
-, nous communique l'auteur même de la grâce céleste,
pour que nous puisions en lui cet Esprit de charité par
lequel nous vivons, non plus notre vie, mais la vie du Christ,
et par lequel aussi, dans tous les membres de son Corps social,
nous aimons notre Rédempteur lui-même.
2. Cf. Didachè IX, 4.
Cf. BILLMEYER, Die apostolischen Vater, 1924, p. 6.
Si donc, dans les circonstances si tristes
qui nous angoissent à l'heure présente, beaucoup
d'hommes s'attachent au Christ Notre-Seigneur caché sous
les voiles eucharistiques, au point que ni la tribulation, ni
l'angoisse, ni la faim, ni la nudité, ni les périls,
ni la persécution, ni le glaive ne puissent les séparer
de son amour 3, alors, sans aucun doute, la sainte
Communion, providentiellement ramenée de nos jours à
un usage plus fréquent, même dès l'enfance,
pourra devenir la source de cette force qui va souvent jusqu'à
exciter et entretenir l'héroïsme chez les chrétiens.
3. Rom. VIII, 35.
Ce sont ces vérités, Vénérables
Frères, qui, pieusement et correctement comprises des fidèles,
et par eux diligemment gardées, les aideront aussi à
éviter plus facilement les erreurs qui naissent de l'étude
de cette doctrine difficile, menée par certains selon leurs
propres idées, non sans grand danger pour la foi catholique
et perturbation pour les esprits.
On en trouve, en effet qui, ne remarquant
pas assez que saint Paul n'emploie ici les mots qu'au sens figuré,
et ne distinguant pas, comme il le faut absolument, les sens particuliers
et propres de corps physique, moral, mystique, introduisent une
fausse notion d'unité, quand ils font s'unir et se fondre
en une personne physique le divin Rédempteur et les membres
de l'Église ; et tandis qu'ils accordent aux hommes
des attributs divins, ils soumettent le Christ Notre-Seigneur
aux erreurs et à l'inclination au mal de l'humaine nature.
Ce n'est pas seulement la foi et la doctrine des Pères
qui répudient absolument cette doctrine erronée,
mais aussi la pensée et l'enseignement de l'Apôtre
des Gentils qui, tout en unissant d'un lien merveilleux le Christ
et son Corps mystique, les oppose pourtant l'un à l'autre
comme l'Époux et l'Épouse 1.
1. Cf. Eph. V, 22-23.
Non moins éloignée de la vérité
l'erreur dangereuse qui, de l'union mystérieuse du Christ
avec nous tous, tente de dégager un quiétisme malsain,
attribuant toute la vie spirituelle des chrétiens et leur
progrès dans la vertu uniquement à l'action du divin
Esprit, en excluant et négligeant la coopération
qui doit lui être fournie de notre part. Personne assurément
ne peut nier que l'Esprit de Jésus-Christ soit la source
unique d'où toute force divine s'écoule dans l'Église
et dans ses membres. C'est le Seigneur, dit le Psalmiste,
qui donnera la grâce et la gloire 2.
2. Ps. LXXXIII, 12.
Cependant, que les hommes persévèrent
constamment dans les bonnes uvres, qu'ils progressent allégrement
en grâce et en vertu, qu'enfin, non seulement ils marchent
courageusement vers le sommet de la perfection chrétienne,
mais excitent aussi les autres à y tendre autant qu'ils
peuvent, tout cela l'Esprit divin ne veut pas l'opérer
sans que les hommes y jouent leur rôle par leur effort quotidien.
" Les bienfaits divins, dit saint Ambroise, ne sont
pas pour ceux qui dorment, mais pour ceux qui agissent. "
3 Car si, dans notre corps mortel, nos membres se fortifient
et deviennent vigoureux par un exercice incessant, c'est beaucoup
plus vrai dans le Corps social de Jésus-Christ, où
chaque membre jouit de sa liberté propre, de sa responsabilité
et de son activité.
3. S. AMBROISE, Expos. Evang. sec.
Lucam IV, 49. PL 15, 1626.
Aussi celui qui a dit : Si je vis,
ce n'est plus moi qui vis ; c'est le Christ qui vit en moi
1, ne craignait pas en même temps d'affirmer :
La grâce de Dieu en moi n'a pas été vaine,
mais j'ai travaillé plus qu'eux tous : non pas moi,
mais la grâce de Dieu avec moi 2. Il est
donc manifeste que, par ces doctrines fallacieuses, le mystère
dont Nous traitons ne tourne pas au progrès spirituel des
fidèles, mais, hélas ! à leur ruine.
1. Gal. II, 20.
2. I Cor. XV, 10.
C'est ce qui résulte aussi de la doctrine
erronée d'après laquelle il ne faut pas faire tant
de cas de la confession fréquente des fautes vénielles,
puisqu'elle le cède en valeur à cette confession
générale que l'Épouse du Christ, avec ceux
de ses enfants qui lui sont unis dans le Seigneur, fait tous les
jours par ses prêtres avant de monter à l'autel.
Il est vrai qu'il est plusieurs façons, toutes très
louables, comme vous le savez, Vénérables Frères,
d'effacer ces fautes ; mais pour avancer avec une ardeur
croissante dans le chemin de la vertu, Nous tenons à recommander
vivement ce pieux usage introduit par l'Église sous l'impulsion
du Saint-Esprit, de la confession fréquente, qui augmente
la vraie connaissance de soi, favorise l'humilité chrétienne,
tend à déraciner les mauvaises habitudes, combat
la négligence spirituelle et la tiédeur, purifie
la conscience, fortifie la volonté, se prête à
la direction spirituelle, et, par l'effet propre du sacrement,
augmente la grâce. Que ceux donc qui diminuent l'estime
de la confession fréquente parmi le jeune clergé
sachent qu'ils font là une uvre contraire à
l'Esprit du Christ et très funeste au Corps mystique de
notre Sauveur.
Il y en a aussi qui dénient à
nos prières toute valeur d'impétration proprement
dite, ou qui tentent de répandre l'opinion que les prières
privées ont peu de valeur, celles qui ont une vraie valeur
étant plutôt les prières publiques présentées
au nom de l'Église, puisqu'elles partent du Corps mystique
même de Jésus-Christ. C'est là aussi une erreur ;
car le Sauveur ne s'unit pas seulement son Église comme
une Épouse très chère, mais encore, en elle,
les âmes de chacun des fidèles, avec lesquelles il
est très désireux de s'entretenir intimement, surtout
après la sainte Communion. Et quoique la prière
publique, comme procédant de notre Mère l'Église,
à cause de sa qualité d'Épouse du Christ,
l'emporte sur toute autre, cependant toutes les prières,
même les plus privées, ne manquent ni de valeur ni
d'efficacité, et contribuent même beaucoup à
l'utilité du Corps mystique dans lequel rien de bien, rien
de juste n'est opéré par chacun des membres qui,
par la communion des saints, ne rejaillisse aussi sur le salut
de tous. Et, pour être membres de ce Corps, les chrétiens
individuels ne perdent pas le droit de demander pour eux-mêmes
des grâces particulières, même d'ordre temporel,
tout en restant dépendants de la volonté de Dieu :
ils demeurent, en effet, des personnes indépendantes, soumises
chacune à des nécessités spéciales
1. Quant à l'estime que tous doivent avoir de
la méditation des vérités célestes,
ce ne sont pas seulement les documents de l'Église qui
l'indiquent et la recommandent, mais aussi l'usage et l'exemple
de tous les saints.
1. Cf. S. THOMAS, Somme théol.
II-II, q. 83, art. 5 et 6.
Enfin, certains prétendent que nos
prières ne doivent pas être adressées à
la personne même de Jésus-Christ, mais plutôt
à Dieu ou au Père Éternel par le Christ,
puisque notre Sauveur, comme Chef de son Corps mystique, doit
être considéré seulement comme médiateur
de Dieu et des hommes 2. Cette manière de
voir est cependant opposée non seulement à l'esprit
de l'Église et à la coutume des chrétiens,
mais même à la vérité. Le Christ, en
effet, pour parler avec exactitude et précision, est la
Tête de toute son Église à la fois selon sa
nature divine et sa nature humaine 3 ; et d'ailleurs
c'est lui-même qui a déclaré solennellement :
Si vous me demandez quelque chose en mon nom, je le ferai
4.
2. I Tim. II, 5.
3. Cf. S. THOMAS, De Veritate, q. 29, art. 4, c.
4. S. JEAN XIV, 14.
Et bien que, surtout dans le Sacrifice eucharistique
- où le Christ étant à la fois prêtre
et hostie, remplit spécialement le rôle de conciliateur
-, les prières s'adressent la plupart du temps au Père
Éternel par son Fils, cependant il n'est pas rare, même
dans le saint Sacrifice, qu'elles soient adressées au divin
Sauveur. Tous les chrétiens, en effet, doivent savoir clairement
que l'homme qui est le Christ Jésus est en même temps
le Fils de Dieu et Dieu même. Et par conséquent,
lorsque l'Église militante adore et prie l'Agneau immaculé
et la sainte Hostie, elle semble ne faire que répondre
à la voix de l'Église triomphante qui chante sans
cesse : A Celui qui siège sur le trône et
à l'Agneau : bénédiction et honneur
et gloire et puissance dans les siècles des siècles
1.
1. Apoc. V, 13.
Après avoir, Vénérables
Frères, dans l'explication de ce mystère qui embrasse
notre union mystérieuse avec le Christ, éclairé
les esprits de la lumière de la vérité, comme
Docteur de l'Église universelle, Nous croyons conforme
à Notre charge pastorale de stimuler aussi les âmes
à aimer ce Corps mystique d'une charité si ardente
qu'elle se traduise non seulement en pensées et en paroles,
mais aussi en uvres. Si, en effet, les fidèles de
l'ancienne Loi ont pu chanter ceci de leur cité terrestre :
Si jamais je t'oublie, Jérusalem, que ma main droite
soit livrée à l'oubli ; que ma langue se dessèche
dans ma gorge si je ne me souviens plus de toi, si je ne fais
pas de Jérusalem la première de mes joies 2,
avec combien plus de fierté et d'allégresse ne devons-nous
pas exulter d'habiter une cité bâtie de pierres vivantes
et élues, sur la montagne sainte, avec le Christ Jésus
comme pierre d'angle suprême ! 3
2. Ps. CXXXVI, 5-6.
3. Eph. II, 20 ; S. PIERRE,
I Épître, II, 6.
On ne peut rien concevoir, en effet, de plus
glorieux, de plus noble, de plus honorable que d'appartenir à
l'Église sainte, catholique, apostolique et romaine, par
laquelle nous devenons les membres d'un Corps si saint, nous sommes
dirigés par un Chef si sublime, nous sommes pénétrés
par un seul Esprit divin ; enfin nous sommes nourris en ce
terrestre exil d'une seule doctrine et d'un seul Pain céleste
jusqu'à ce que finalement nous allions prendre part à
une seule et éternelle béatitude dans les cieux.
Mais afin de n'être pas trompés
par l'ange de ténèbres transfiguré en ange
de lumière 4, que ceci soit la suprême
loi de notre amour : aimer l'Épouse du Christ telle
que le Christ l'a voulue et l'a acquise de son sang.
4. Cf. II Cor. XI, 14.
Il faut donc que nous soient très chers,
non seulement les sacrements dont nous sommes nourris par cette
pieuse Mère, non seulement les solennités où
elle nous console et nous réjouit, les chants sacrés
et les rites liturgiques par lesquels elle élève
nos âmes vers les choses du ciel, mais encore les sacramentaux
et tous ces différents exercices de piété
par lesquels elle pénètre suavement de l'esprit
du Christ et console l'âme des fidèles. Nous avons
le devoir non seulement de répondre, en bons fils, à
son affection maternelle, mais aussi de révérer
en elle l'autorité reçue du Christ qui assujettit
nos intelligences à l'obéissance du Christ 1 ;
nous devons enfin obéir à ses lois et à ses
préceptes moraux parfois assez pénibles à
notre nature déchue de l'innocence première ;
de même, dompter notre corps rebelle par une pénitence
volontaire ; bien plus, il nous est recommandé de
nous interdire parfois des plaisirs qui n'ont par ailleurs rien
de coupable. Et il ne suffit pas d'aimer ce Corps mystique en
raison du Chef divin et des célestes privilèges
qui en font la gloire ; il faut l'aimer également
d'une ardeur efficace, tel qu'il se manifeste dans notre chair
mortelle, constitué comme il l'est d'éléments
humains et débiles, même si parfois ceux-ci sont
indignes de la place qu'ils occupent dans ce Corps vénérable.
1. Cf. II Cor. X, 5.
Or, pour que cet amour entier et total réside
en nos âmes et croisse de jour en jour, nous devons nous
accoutumer à voir dans l'Église le Christ en personne.
C'est le Christ, en effet, qui vit dans son Église, c'est
lui qui, par elle, enseigne, gouverne et communique la sainteté ;
c'est le Christ aussi qui se manifeste de façon diverse
dans les divers membres de sa société. Dès
lors donc que les chrétiens s'efforcent de vivre réellement
de ce vivant esprit de foi, non seulement ils accorderont l'honneur
et la soumission qui leur sont dus aux membres les plus élevés
de ce Corps mystique, à ceux-là notamment qui, par
ordre du Chef divin, auront un jour à rendre compte de
nos âmes 2, mais ils affectionneront aussi ceux
pour lesquels notre Sauveur a éprouvé un amour très
particulier : Nous voulons dire les infirmes, les blessés,
les malades, qui réclament des soins matériels ou
spirituels ; les enfants dont l'innocence se trouve aujourd'hui
si facilement en péril et dont l'âme délicate
se modèle comme la cire ; les pauvres, enfin, en qui
l'on doit, tandis qu'on les secourt, reconnaître avec une
souveraine pitié la personne même de Jésus-Christ.
2. Cf. Hebr. XIII, 17.
En effet, l'Apôtre a bien raison de
nous en avertir : Bien plutôt, les membres du Corps
qui paraîtront les plus faibles sont plus nécessaires ;
et ceux que nous tenons pour les moins honorables du Corps sont
ceux que nous entourons de plus d'honneur 1. Affirmation
très grave que, présentement, conscient de l'obligation
impérieuse qui Nous incombe, Nous estimons devoir répéter,
tandis qu'avec une profonde affliction Nous voyons les êtres
difformes, déments ou affectés de maladies héréditaires,
comme un fardeau importun pour la société, privés
parfois de la vie ; et cette conduite est exaltée
par certains comme s'il s'agissait d'une nouvelle invention du
progrès humain, tout à fait conforme à l'utilité
générale. Or, quel homme de cur ne comprend
pas qu'elle s'oppose violemment non seulement à la loi
naturelle et divine 2 inscrite au cur de tous,
mais aussi au sentiment de tout homme civilisé ? Le
sang de ces êtres, plus chers à notre Rédempteur
précisément parce qu'ils sont dignes de plus de
commisération, crie de la terre vers Dieu 3.
1. I Cor. XII, 22-23.
2. Cf. Décret du Saint-Office du 2 déc. 1940. AAS XXXII (1940) 553.
3. Gen. IV, 10.
Mais pour que ne s'affaiblisse point peu à
peu cet amour sincère par lequel nous devons discerner
notre Sauveur dans l'Église et ses membres, il est très
opportun de considérer Jésus lui-même comme
modèle suprême d'amour envers l'Église.
Et d'abord imitons l'immensité de cet
amour. Unique est assurément l'Épouse du Christ,
l'Église ; cependant l'amour du divin Époux
s'étend si largement que, sans exclure personne, il embrasse
dans son Épouse le genre humain tout entier. Si notre Sauveur
a répandu son sang, c'est afin de réconcilier avec
Dieu sur la Croix tous les hommes, fussent-ils séparés
par la nation et le sang, et de les faire s'unir en un seul Corps.
Le véritable amour de l'Église exige donc non seulement
que nous soyons dans le Corps lui-même membres les uns des
autres, pleins de mutuelle sollicitude 1, membres
qui doivent se réjouir quand un autre membre est à
l'honneur et souffrir avec lui quand il souffre 2 ;
mais il exige aussi que, dans les autres hommes non encore unis
avec nous dans le Corps de l'Église, nous sachions reconnaître
des frères du Christ selon la chair, appelés avec
nous au même salut éternel. Sans doute il ne manque
pas de gens, hélas ! aujourd'hui surtout, qui vantent
orgueilleusement la lutte, la haine et la jalousie comme moyens
de soulever, d'exalter la dignité et la force de l'homme.
Mais nous, qui discernons avec douleur les fruits lamentables
de cette doctrine, suivons notre Roi pacifique, qui nous a enseigné
non seulement à aimer ceux qui n'appartiennent pas à
la même nation ou à la même origine 3,
mais à chérir nos ennemis eux-mêmes 4.
L'âme pénétrée de la suave doctrine
de l'Apôtre des Nations, célébrons avec lui
la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur de l'amour
du Christ 5 ; amour que la diversité
de peuples ou de murs ne peut briser, que l'immense étendue
de l'océan ne peut diminuer, que les guerres enfin, entreprises
pour une cause juste ou injuste, ne peuvent désagréger.
1. Cf. Rom. XII, 5 ; I Cor. XII, 25.
2. I Cor. XII, 26.
3. Cf. S. LUC X, 33-37.
4. Cf. S. LUC VI, 27-35 ; S. MATTH. V, 44-48.
5. Eph. III, 18.
En cette heure si grave, Vénérables
Frères, où tant de douleurs déchirent les
corps et tant de tristesses les âmes, il nous faut tous
nous hausser à cet amour surnaturel, afin que, les forces
de tous les gens de bien une fois associées - et Nous songeons
spécialement à ceux qui travaillent dans les sociétés
de secours de tout genre -, l'on subvienne à de si grandes
nécessités spirituelles et matérielles dans
une admirable émulation d'affection et de miséricorde ;
c'est ainsi que la libéralité généreuse
et l'inépuisable fécondité du Corps mystique
de Jésus-Christ resplendiront dans le monde entier.
Mais puisqu'à l'ampleur de l'amour
dont le Christ a chéri l'Église répond la
constance active de ce même amour, aimons, nous aussi, de
la même volonté persévérante et empressée,
le Corps mystique du Christ. Or, il n'est aucun moment dans la
vie de notre Rédempteur où il n'ait travaillé
jusqu'à s'épuiser de fatigue, encore qu'il fût
le Fils de Dieu, pour fonder son Église et l'affermir :
depuis son Incarnation, alors qu'il jetait les premières
bases de l'Église, jusqu'au terme de sa course mortelle,
par les exemples les plus resplendissants de sa sainteté,
par sa prédication, ses conversations, ses appels, ses
institutions. Nous désirons donc que tous ceux qui reconnaissent
l'Église pour mère considèrent attentivement
que, non seulement les ministres des autels et ceux-là
qui se sont consacrés au service de Dieu dans la vie religieuse,
mais tous les autres membres du Corps mystique de Jésus-Christ,
chacun pour sa part, ont le devoir de travailler avec énergie
et diligence à l'édification et à l'accroissement
de ce Corps. Nous souhaitons voir y prêter une attention
particulière - ce que d'ailleurs ils font de manière
louable - ceux qui, militant dans les rangs de l'Action catholique,
collaborent avec les évêques et les prêtres
dans l'apostolat ; et ceux-là aussi qui, dans de pieuses
associations, apportent leur aide à la même fin.
Qui ne voit, en effet, que l'industrieuse activité de tous
ces chrétiens dans les circonstances présentes est
du plus haut intérêt et de la plus grande importance ?
Nous ne saurions non plus passer ici sous
silence les pères et mères de famille à qui
notre Sauveur a confié les membres les plus tendres de
son Corps mystique ; Nous les pressons instamment pour l'amour
du Christ et de l'Église de veiller avec le soin le plus
diligent sur les enfants qui leur sont remis en dépôt,
et de les mettre en garde contre les embûches de tout genre
dans lesquelles il est aujourd'hui si facile de tomber.
Notre Rédempteur a manifesté
l'amour brûlant qu'il portait à son Église
spécialement par les pieuses supplications qu'il adressa
pour elle à son Père céleste. Tout le monde
sait, Vénérables Frères - et Nous Nous contentons
de le rappeler -, que, peu avant de subir le supplice de la Croix,
il adressa les prières les plus ardentes pour Pierre 1,
pour les autres apôtres 2, pour tous ceux enfin
qui devaient croire en lui grâce à la prédication
de la parole de Dieu 3. Nous aussi, à l'exemple
du Christ, supplions chaque jour le Seigneur de la moisson
d'envoyer des ouvriers dans son champ 4 ;
chaque jour notre commune supplication doit s'élever vers
le ciel et recommander tous les membres du Corps mystique :
d'abord les évêques auxquels est confié le
soin particulier de chaque diocèse ; ensuite les prêtres,
les religieux et religieuses qui, appelés au service de
Dieu, dans leur propre pays ou dans les terres païennes,
défendent, accroissent, dilatent le royaume du divin Rédempteur.
Que cette commune supplication n'oublie aucun membre de ce Corps
vénérable ; qu'elle se souvienne spécialement
de ceux qu'accablent les douleurs et les angoisses de ce séjour
terrestre ou que purifie, après leur mort, le feu expiatoire.
Qu'elle n'omette point non plus ceux qui s'initient à la
doctrine chrétienne, afin qu'au plus tôt ils puissent
être sanctifiés par l'eau du Baptême.
1. Cf. S. LUC XXII, 32.
2. Cf. S. JEAN XVII, 9-19.
3. Cf. S. JEAN XVII, 20-23.
4. S. MATTH. IX, 38 ; S. LUC X,
2.
Et Nous désirons instamment que ces
prières communes visent aussi dans un ardent amour ceux
qui ne seraient pas encore éclairés de la vérité
de l'Évangile ni entrés dans le bercail de l'Église ;
ou qui, par une malheureuse déchirure de l'unité
et de la foi, se trouvent séparés de Nous qui, malgré
Notre indignité, représentons ici-bas la personne
de Jésus-Christ. Aussi, répétons-Nous la
divine prière de notre Sauveur à son Père
céleste : Qu'ils soient un, comme toi, mon Père,
tu es en moi et moi en toi, afin qu'eux aussi soient un en nous ;
pour que le monde croie que tu m'as envoyé 5.
5. S. JEAN XVII, 21.
Pour ceux-là mêmes qui n'appartiennent
pas à l'organisme visible de l'Église, vous savez
bien, Vénérables Frères, que, dès
le début de Notre Pontificat, Nous les avons confiés
à la protection et à la conduite du Seigneur, affirmant
solennellement qu'à l'exemple du Bon Pasteur Nous n'avions
qu'un seul désir : Qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient
en abondance 1. Cette assurance solennelle, Nous désirons
la renouveler, après avoir imploré les prières
de toute l'Église dans cette Lettre encyclique, où
Nous avons célébré la louange du " grand
et glorieux Corps du Christ " 2, les invitant
tous et chacun de toute Notre affection à céder
librement et de bon cur aux impulsions intimes de la grâce
divine et à s'efforcer de sortir d'un état où
nul ne peut être sûr de son salut éternel 3 ;
car, même si, par un certain désir et souhait inconscient,
ils se trouvent ordonnés au Corps mystique du Rédempteur,
ils sont privés de tant et de si grands secours et faveurs
célestes, dont on ne peut jouir que dans l'Église
catholique. Qu'ils entrent donc dans l'unité catholique,
et que, réunis avec Nous dans le seul organisme du Corps
de Jésus-Christ, ils accourent tous vers le Chef unique
en une très glorieuse société d'amour 4.
Sans jamais interrompre nos prières à l'Esprit d'amour
et de vérité, Nous les attendons les bras grands
ouverts, comme des hommes qui se présentent à la
porte, non d'une maison étrangère, mais de leur
propre maison paternelle.
1. PIE XII, Lettre encyclique Summi Pontificatus du 20 octobre 1939. AAS XXXI (1939) 419 ; S. JEAN X, 10.
2. S. IRÉNÉE, Adv. Hær., IV, 33, 7. PG 7, 1076.
3. Cf. PIE IX, Iam vos omnes, 13 sept. 1868. Act. Conc. Vat., CL VII, 10.
4. Cf. S. GÉLASE I, Epist.
XIV. PL 59, 89.
Mais si Nous désirons que monte vers
Dieu la commune supplication de tout le Corps mystique, afin que
toutes les brebis errantes rejoignent au plus tôt l'unique
bercail de Jésus-Christ, Nous déclarons pourtant
qu'il est absolument nécessaire que cela se fasse librement
et de plein gré, puisque personne ne croit sans le vouloir
5.
5. Cf. S. AUGUSTIN, In Ioann. Ev.
tract., XXVI, 2. PL 30, 1607.
C'est pourquoi s'il en est qui, sans croire,
sont en réalité contraints à entrer dans
l'édifice de l'Église, à s'approcher de l'autel
et à recevoir les sacrements, ceux-là, sans aucun
doute, ne deviennent pas de vrais chrétiens 1 ;
car la foi sans laquelle on ne peut plaire à Dieu
2 doit être un libre " hommage de l'intelligence
et de la volonté " 3. Si donc il arrive
parfois que, contrairement à la doctrine constante du Siège
apostolique 4, quelqu'un soit amené malgré
lui à embrasser la foi catholique, Nous ne pouvons Nous
empêcher, conscient de Notre devoir, de réprouver
un tel procédé. Car, étant donné que
les hommes jouissent d'une volonté libre et peuvent, sous
l'impulsion des passions et des convoitises mauvaises, abuser
de leur liberté, il est nécessaire que le Père
des lumières, par l'Esprit de son Fils bien-aimé,
les attire efficacement à la vérité. Que
si beaucoup, hélas ! errent encore loin de la vérité
catholique et ne veulent pas céder au souffle de la grâce
divine, la raison en est que, non seulement eux-mêmes 5,
mais les chrétiens également, n'adressent pas à
Dieu à cette fin des prières plus ferventes. Nous
exhortons donc instamment tous ceux qui brûlent d'amour
pour l'Église à s'y appliquer sans cesse, à
l'exemple du divin Rédempteur.
1. Cf. S. AUGUSTIN, In Joann. Ev. tract., XXVI, 2. PL 30, 1607.
2. Hebr. XI, 6.
3. Concile du Vatican : Const. de fide cath., sess. III, ch. 3. Denzinger n. 1790.
4. Cf. LÉON XIII, Lettre encyclique Immortale Dei du 1er novembre 1885. ASS XVIII (1885) 174-175 ; Code de Droit Canon, c. 1351.
5. Cf. S. AUGUSTIN, loc. cit.
Bien plus, surtout dans les conjonctures présentes,
il semble non seulement opportun, mais nécessaire, d'adresser
à Dieu des prières ardentes pour les rois et les
princes et pour tous ceux qui, préposés au gouvernement
des peuples, peuvent aider l'Église en lui accordant la
protection extérieure, afin que tout rentrant dans l'ordre,
la paix uvre de la justice 6, au souffle
de l'amour divin, surgisse pour le genre humain fatigué
des flots affreux de cette tempête, et que notre Mère
la sainte Église puisse mener une vie paisible et tranquille
en toute piété et honnêteté 7.
6. ISAÏE XXXII, 17.
7. I Tim. II, 2.
Il faut demander à Dieu que tous ceux
qui commandent aux peuples aiment la sagesse 1, de
telle façon que ce grave verdict du Saint-Esprit ne les
atteigne jamais : Le Très-Haut examinera vos curs
et sondera vos pensées, parce que, étant les ministres
de sa royauté, vous n'avez pas jugé avec droiture,
ni observé la loi de la justice, ni marché selon
la volonté de Dieu. D'une façon terrible et soudaine,
vous comprendrez qu'un jugement très sévère
s'exercera sur ceux qui commandent. Car aux petits on pardonne
par pitié, mais les puissants sont puissamment châtiés.
Dieu, en effet, ne cédera devant personne et ne respectera
nulle grandeur ; parce qu'il a créé lui-même
le petit et le grand et prend également soin de tous ;
mais aux plus puissants est réservé un tourment
plus rigoureux. C'est donc à vous, ô rois, que s'adressent
mes discours, afin que vous appreniez la sagesse et ne veniez
à tomber 2.
1. Cf. Sagesse VI, 23.
2. Sagesse VI, 4-10.
Mais ce n'est pas seulement par son travail
incessant et sa prière constante que le Christ Notre-Seigneur
a manifesté son amour envers son Épouse immaculée,
c'est aussi par les douleurs et les angoisses qu'il voulut de
plein gré et amoureusement endurer pour elle. Comme
il avait aimé les siens... il les aima jusqu'à la
fin 3. Et il ne s'est acquis l'Église
que par son propre sang 4. Acceptons donc de marcher
sur les traces sanglantes de notre Roi, comme le réclame
la sécurité de notre salut : Si, en effet,
nous lui avons été unis pour croître avec
lui en reproduisant sa mort, nous le serons aussi pour reproduire
sa résurrection 5, et si nous sommes
morts avec lui, nous vivrons avec lui 6. C'est
ce que requiert également la véritable et active
charité envers l'Église comme envers les âmes
qu'elle enfante au Christ. En effet, quoique notre Sauveur, par
ses cruels tourments et sa mort douloureuse, ait mérité
à son Église un trésor de grâces absolument
infini, cependant, par un dessein de la Providence divine, ces
grâces ne nous sont communiquées que par degrés,
et leur abondance plus ou moins grande dépend largement
de nos bonnes actions qui obtiennent spontanément de Dieu
pour les hommes la rosée des faveurs célestes.
3. S. JEAN XIII, 1.
4. Actes XX, 28.
5. Rom. VI, 5.
6. II Tim. II, 11.
Or, cette pluie des grâces célestes
sera certainement très abondante si, non contents d'offrir
à Dieu d'ardentes prières, notamment en participant
pieusement, même chaque jour s'il est possible, au Sacrifice
eucharistique, non contents de nous efforcer, par les devoirs
de la charité chrétienne, de soulager les infortunes
de tant d'indigents, nous préférons aux intérêts
passagers du monde les biens impérissables, si nous maîtrisons
ce corps mortel par la pénitence volontaire en lui refusant
les plaisirs défendus, en le traitant même avec sévérité
et austérité ; si enfin nous acceptons humblement,
comme de la main de Dieu, les travaux et souffrances de la vie
présente. Ainsi, selon l'Apôtre, nous compléterons
ce qui manque à la passion du Christ dans notre chair pour
son Corps qui est l'Église 1.
1. Col. I, 24.
Tandis que Nous écrivons, Nous avons
sous les yeux la multitude, hélas ! presque infinie,
des malheureux sur qui Nous pleurons douloureusement : les
infirmes, les pauvres, les mutilés et tant de gens qu'à
cause de leurs propres souffrances ou de celles des leurs il n'est
pas rare de voir s'épuiser jusqu'à mourir. Nous
invitons donc paternellement tous ceux qui, pour quelque motif
que ce soit, se trouvent dans la tristesse et l'angoisse à
regarder le ciel avec confiance et à offrir leurs peines
à Celui qui, un jour, leur accordera en retour une abondante
récompense. Que tous se souviennent que leur souffrance
n'est point vaine, mais qu'elle leur sera très avantageuse
à eux-mêmes et à l'Église si, les regards
tournés vers le but, ils la supportent avec patience. A
réaliser efficacement ce dessein concourt très particulièrement
l'offrande quotidienne de soi-même à Dieu, telle
que la pratiquent les membres de la pieuse association appelée
Apostolat de la Prière, association que Nous avons
à cur de recommander spécialement ici comme
très agréable à Dieu.
Si à toute époque nous devons
associer nos souffrances à celles du divin Rédempteur
pour procurer le salut des âmes, que tous aujourd'hui plus
que jamais s'en fassent un devoir, tandis que la gigantesque conflagration
de la guerre embrase la terre presque entière et engendre
tant de morts, tant de misères, tant de détresses ;
que tous aujourd'hui se fassent un devoir de renoncer aux vices,
aux séductions du monde, aux plaisirs effrénés
du corps, ainsi qu'à la vanité et à la futilité
des biens de la terre, qui ne servent de rien pour la formation
chrétienne de l'esprit, de rien pour la conquête
du ciel. Nous devons bien plutôt graver en nos intelligences
les paroles si autorisées de notre immortel Prédécesseur,
Léon le Grand, quand il affirmait que par le Baptême
nous étions devenus la chair du Crucifié 1,
et la splendide prière de saint Ambroise : " Porte-moi,
ô Christ, sur la Croix, qui est le salut des égarés,
en laquelle seule se trouvent le repos de ceux qui sont fatigués
et la vie de ceux qui meurent. " 2
1. Cf. S. LÉON LE GRAND, Sermo LXIII, 6 ; Sermo LXVI, 3 PL 54, 357 et 366.
2. S. AMBROISE, In Ps. CXVIII,
XXII, 30. PL 15, 1521.
Avant de terminer, Nous ne pouvons Nous retenir
d'exhorter à nouveau tous les chrétiens à
chérir leur Mère la sainte Église d'un amour
empressé et actif. Pour sa sécurité et son
développement de plus en plus heureux, offrons chaque jour
au Père Éternel nos prières, nos travaux
et nos angoisses, si vraiment nous avons à cur le
salut de l'universelle famille humaine rachetée par le
sang divin. Et tandis que le ciel s'assombrit de nuages chargés
d'éclairs, et que de grands périls menacent la communauté
humaine tout entière et l'Église elle-même,
confions-nous, ainsi que tous nos intérêts, au Père
des miséricordes, en lui adressant cette prière :
" Abaissez. vos regards, nous vous en prions, Seigneur,
sur votre famille pour laquelle Notre-Seigneur Jésus-Christ
n'a pas hésité à se livrer aux mains des
impies et à subir le supplice de la Croix. "
3
3. Office de la Semaine Sainte.
Puisse la Vierge Mère de Dieu, Vénérables
Frères, réaliser Nos vux qui sont assurément
aussi les vôtres, et nous obtenir à tous le véritable
amour envers l'Église ! Puisse nous exaucer la Vierge
Mère, dont l'âme très sainte fut, plus que
toutes les autres créatures de Dieu réunies, remplie
du divin Esprit de Jésus-Christ ; elle qui accepta
" à la place de la nature humaine tout entière "
qu'" un mariage spirituel unît le Fils de Dieu
et la nature humaine " 1.
1. S. THOMAS, Somme théol.
III, q. 30, art. 1.
Ce fut elle qui, par un enfantement admirable,
donna le jour au Christ Notre-Seigneur, source de toute vie céleste
et déjà revêtu en son sein virginal de la
dignité de Chef de l'Église ; ce fut elle qui
le présenta nouveau-né aux premiers d'entre les
Juifs et les païens qui étaient venus l'adorer comme
Prophète, Roi et Prêtre. En outre, son Fils unique,
cédant à ses maternelles prières, à
Cana de Galilée, opéra le miracle merveilleux
par lequel ses disciples crurent en lui 2. Ce
fut elle qui, exempte de toute faute personnelle ou héréditaire,
toujours très étroitement unie à son Fils,
le présenta sur le Golgotha au Père Éternel,
en y joignant l'holocauste de ses droits et de son amour de mère,
comme une nouvelle Ève, pour tous les fils d'Adam qui portent
la souillure du péché originel ; ainsi celle
qui, corporellement, était la mère de notre Chef,
devint spirituellement la mère de tous ses membres, par
un nouveau titre de souffrance et de gloire. Ce fut elle qui obtint
par ses prières très puissantes que l'Esprit du
divin Rédempteur, déjà donné sur la
Croix, fût communiqué le jour de la Pentecôte
en dons miraculeux à l'Église qui venait de naître.
Ce fut elle enfin qui, en supportant ses immenses douleurs d'une
âme pleine de force et de confiance, plus que tous les chrétiens,
vraie Reine des martyrs, compléta ce qui manquait aux
souffrances du Christ... pour son Corps qui est l'Église
3 ; elle qui entoura le Corps mystique du Christ,
né du Cur percé de notre Sauveur 4,
de la même vigilance maternelle et du même amour empressé
avec lesquels elle avait réchauffé et nourri de
son lait l'Enfant Jésus de la Crèche.
2. S. JEAN II, 11.
3. Col. I, 24.
4.. Cf. Office de la fête du
Sacré-Cur, hymne des Vêpres.
Supplions donc la très sainte Mère
de tous les membres du Christ 5, au Cur immaculé
de laquelle Nous avons consacré avec confiance tous les
hommes et qui maintenant au ciel resplendit dans la gloire de
son corps et de son âme et règne avec son Fils, de
multiplier ses instances auprès de lui, pour que les plus
abondants ruisseaux de grâces découlent sans interruption
de la Tête dans tous les membres du Corps mystique et que
son patronage très efficace protège l'Église
aujourd'hui comme jadis et lui obtienne enfin de Dieu, ainsi qu'à
l'universelle communauté humaine, des temps plus tranquilles.
5. Cf. PIE X, Lettre encyclique Ad
diem illum du 2 février 1904. ASS XXXVI (1903-1904)
453.
Fort de cet espoir d'En Haut, comme gage des
grâces célestes et témoignage de Notre particulière
bienveillance, Nous accordons de tout Notre cur, à
chacun d'entre vous, Vénérables Frères, et
aux troupeaux confiés à vos soins, la Bénédiction
Apostolique.
Donné à Rome, près St-Pierre,
en la fête des saints Apôtres Pierre et Paul, le 29
juin de l'an 1943, le cinquième de Notre Pontificat.
PIE XII, PAPE.