Rayonnant comme un astre dans les ténèbres
de la nuit, Benoît de Nursie honore non seulement l'Italie,
mais l'Église tout entière. Celui qui observe sa
vie illustre et étudie sur les documents authentiques l'époque
ténébreuse et trouble qui fut la sienne, éprouve
sans aucun doute la vérité des divines paroles par
lesquelles le Christ promit à ses Apôtres et à
la société fondée par lui : " Je
serai avec vous tous les jours jusqu'à la fin des siècles "
(MATTH., XXVIII, 20).
Certainement à aucune époque, ces paroles et cette
promesse ne perdent de leur force, mais elles se réalisent
au cours de tous les siècles, qui sont entre les mains
de la divine Providence. Davantage, quand les ennemis du nom chrétien
l'attaquent avec plus de fureur, quand la barque portant le sort
de Pierre est agitée par des bourrasques plus violentes,
quand tout semble aller à la dérive et que ne luit
plus aucun espoir de secours humain, voici qu'alors apparaît
le Christ, garant, consolateur, pourvoyeur de force surnaturelle,
par laquelle il excite ses nouveaux athlètes à défendre
le monde catholique, à le renouveler, et à lui susciter,
avec l'inspiration et le secours de la grâce divine, des
progrès toujours plus étendus.
Parmi eux resplendit d'une vive lumière
notre Saint " Benoît " " qui
l'est et de grâce et de nom " (S.
GREG. M., Lib. Dial., II, Prol. ; P. L., LXVI,
126), et qui par une disposition spéciale
de la divine Providence, se dresse au milieu des ténèbres
du siècle, à l'heure où se trouvaient très
gravement compromises les conditions d'existence, non seulement
de l'Église, mais de toute la civilisation politique et
humaine. L'Empire romain, qui était parvenu au faîte
d'une si grande gloire et qui s'était aggloméré
tant de peuples, de faces et de nations grâce à la
sage modération et à l'équité de son
droit, de telle sorte qu'on " aurait pu l'appeler avec
plus de vérité un patronat sur le monde entier qu'un
Empire " (cf. CIC.,
De Off., II, 8), désormais,
comme toutes les choses terrestres, en était venu à
son déclin ; car, affaibli et corrompu à l'intérieur,
ébranlé sur ses frontières par les invasions
barbares, se ruant du septentrion, il avait été
écrasé dans les régions occidentales, sous
ses ruines immenses.
Dans une si violente tempête et au milieu
de tant de remous, d'où vint luire l'espérance sur
la communauté des hommes, d'où se levèrent
pour elle le secours et la défense capables de la sauver
du naufrage, elle-même et quelques restes à tout
le moins de ses biens ? Justement de l'Église catholique.
Les entreprises de ce monde, en effet, et toutes les institutions
de l'homme, l'une après l'autre, au cours des âges,
s'accroissent, atteignent à leur sommet, et puis de leur
propre poids, déclinent, tombent et disparaissent ;
au contraire la communauté fondée par notre divin
Rédempteur, tient de lui la prérogative d'une vie
supérieure et d'une force indéfectible ; ainsi
entretenue et soutenue par lui, elle surmonte victorieusement
les injures des temps, des événements et des hommes,
au point de faire surgir de leurs disgrâces et de leurs
ruines une ère nouvelle et plus heureuse, en même
temps qu'elle crée et élève dans la doctrine
chrétienne et dans le sens chrétien une nouvelle
société de citoyens, de peuples et de nations.
Or il Nous plaît, Vénérables
Frères, de rappeler brièvement et à grands
traits dans cette Encyclique la part que prit Benoît à
l'uvre de cette restauration et de ce renouveau, l'année
même, à ce qu'il semble, du quatorzième centenaire,
depuis le jour où, ayant achevé ses innombrables
travaux pour la gloire de Dieu et le salut des hommes, il changea
l'exil de cette terre pour la patrie du ciel.
" Né de noble race dans la
province de Nursie " (S.
GREG. M., Lib. Dial., II, Prol., loc. cit., 126),
Benoît " fut rempli de l'esprit de tous les justes "
(Ibidem, II, 8 ; loc. cit.,
LXVI, 150), et il soutint merveilleusement
le monde chrétien par sa vertu, sa prudence et sa sagesse.
Car, tandis que le siècle s'était vieilli dans le
vice, que l'Italie et l'Europe offraient l'affreux spectacle d'un
champ de bataille pour les peuples en conflit, et que les institutions
monastiques elles-mêmes, souillées par la poussière
de ce monde, étaient moins fortes qu'il n'aurait fallu
pour résister aux attraits de la corruption et les repousser,
Benoît, par son action et sa sainteté éclatantes,
témoigna de l'éternelle jeunesse de l'Église,
restaura par la parole et par l'exemple la discipline des murs,
et entoura d'un rempart de lois plus efficaces et plus sanctifiantes
la vie religieuse des cloîtres. Plus encore : par lui-même
et par ses disciples, il fit passer les peuplades barbares d'un
genre de vie sauvage à une culture humaine et chrétienne ;
et les convertissant à la vertu, au travail, aux occupations
pacifiques des arts et des lettres, il les unit entr'eux par les
liens des relations sociales et de la charité fraternelle.
Dès sa prime jeunesse, il se rend à
Rome, pour s'occuper de l'étude des sciences libérales
(cf. S. GREG. M., Lib. Dial.,
II, Prol. ; loc. cit., 126) ;
mais, à sa très grande tristesse, il se rend compte
que des hérésies et des erreurs de toute sorte s'insinuent,
les trompant et les déformant, en beaucoup d'esprits ;
il voit les murs privées et publiques tomber en décadence,
un grand nombre de jeunes surtout, mondains et efféminés,
se vautrer lamentablement dans la fange des voluptés ;
si bien qu'avec raison on pouvait affirmer de la société
romaine : " Elle meurt et elle rit. C'est pourquoi,
dans toutes les parties du monde, des larmes suivent nos rires "
(SALVIAN., De gub. mundi,
VII, I ; P. L., LIII, 130).
Cependant Benoît, prévenu par la grâce de Dieu,
" ne s'adonna à aucun de ces plaisirs, ... mais,
voyant beaucoup de ses compagnons côtoyer les abîmes
du vice et y tomber, il retira le pied qu'il y avait posé
presque dès son entrée dans le monde... Renonçant
aux études littéraires, il quitta la maison paternelle
et tous ses biens, ne désirant plaire désormais
qu'à Dieu, et il chercha une sainte manière de vivre "
(S. GREG. M., Lib. Dial.,
II, Prol. ; loc. cit., 126). Il
dit un cordial adieu aux commodités de la vie et aux appâts
d'un monde corrompu, de même qu'à l'attrait de la
fortune et aux emplois honorables auxquels son âge mûr
pouvait prétendre. Quittant Rome, il se retira dans des
régions boisées et solitaires où il lui serait
loisible de vaquer à la contemplation des réalités
surnaturelles. Il gagna ainsi Subiaco, où s'enfermant dans
une étroite caverne, il commença à mener
une vie plus divine qu'humaine.
Caché avec le Christ en Dieu (cf.
Col., III, 3), il s'efforça
très efficacement durant trois ans à poursuivre
cette perfection évangélique et cette sainteté
auxquelles il se sentait appelé par une inspiration divine.
Fuir tout ce qui est terrestre pour n'aspirer de toutes ses forces
qu'à ce qui est céleste ; converser jour et
nuit avec Dieu, et lui adresser de ferventes prières pour
son salut et celui du prochain ; réprimer et maîtriser
le corps par une mortification volontaire ; réfréner
et dominer les mouvements désordonnés des sens :
telle fut sa règle. Dans cette manière de vivre
et d'agir, il goûtait une si douce suavité intérieure
qu'il prenait en suprême dégoût les richesses
et commodités de la terre et en oubliait même les
charmes qu'il avait éprouvés jadis. Un jour que
l'ennemi du genre humain le tourmentait des plus violents aiguillons
de la concupiscence, Benoît, âme noble et forte, résista
sur le champ avec toute l'énergie de sa volonté ;
et se jetant au milieu des ronces et des orties, il éteignit
par leurs piqûres volontaires le feu qui le brûlait
au dedans ; sorti de la sorte vainqueur de lui-même,
il fut en récompense confirmé dans la grâce
divine. " Depuis lors, comme il le raconta plus tard
à ses disciples, la tentation impure fut si domptée
en lui qu'il n'éprouva plus rien de semblable... Libre
ainsi du penchant au vice, il devint désormais à
bon droit maître de vertus " (S.
GREG. M., Lib. Dial., II, 3 ; loc. cit., 132).
Renfermé dans la grotte de Subiaco
durant ce long espace de vie obscure et solitaire, Notre Saint
se confirma et s'aguerrit dans l'exercice de la sainteté ;
il jeta ces solides fondements de la perfection chrétienne
sur lesquels il lui serait permis d'élever par la suite
un édifice d'une prodigieuse hauteur. Comme vous le savez
bien, Vénérables Frères, les uvres
d'un saint zèle et d'un saint apostolat restent sans aucun
doute vaines et infructueuses si elles ne partent pas d'un cur
riche en ces ressources chrétiennes, grâce auxquelles
les entreprises humaines peuvent, avec le secours divin, tendre
sans dévier à la gloire de Dieu et au salut des
âmes. De cette vérité Benoît avait une
intime et profonde conviction ; c'est pourquoi, avant d'entreprendre
la réalisation et l'achèvement de ces grandioses
projets auxquels il se sentait appelé par le souffle de
l'Esprit Saint, il s'efforça de tout son pouvoir, et il
demanda à Dieu par d'instantes prières, de reproduire
excellemment en lui ce type de sainteté, composé
selon l'intégrité de la doctrine évangélique,
qu'il désirait enseigner aux autres.
Mais la renommée de son extraordinaire
sainteté se répandait dans les environs, et elle
augmentait de jour en jour. Aussi non seulement les moines qui
demeuraient à proximité voulurent se mettre sous
sa direction, mais une foule d'habitants eux-mêmes commencèrent
à venir en groupes auprès de lui, désireux
d'entendre sa douce voix, d'admirer son exceptionnelle vertu et
de voir ces miracles que par un privilège de Dieu il opérait
assez souvent. Bien plus, cette vive lumière qui rayonnait
de la grotte obscure de Subiaco, se propagea si loin qu'elle parvint
en de lointaines régions. Aussi " nobles et personnes
religieuses de la ville de Rome commencèrent à venir
à lui, et ils lui donnaient leurs fils à élever
pour le Tout-Puissant " (S.
GREG. M., Lib. Dial., II, 3 ; loc. cit., 140).
Notre Saint comprit alors que le temps fixé
par le décret de Dieu était venu de fonder un ordre
religieux, et de le conformer à tout prix à la perfection
évangélique. Cette uvre débuta sous
les plus heureux auspices. Beaucoup, en effet, " furent
rassemblés par lui en ce lieu pour le service du Dieu Tout-Puissant...,
si bien qu'il put, avec l'aide du Tout-Puissant Seigneur Jésus-Christ,
y construire douze monastères, à chacun desquels
il assigna douze moines sous des supérieurs désignés ;
il en retint quelques-uns avec lui, ceux qu'il jugea devoir être
formés en sa présence " (Ibidem,
loc. cit., 140).
Toutefois, au moment où, - comme Nous
l'avons dit - l'initiative procédait heureusement, où
elle commençait à produire d'abondants fruits de
salut et en promettait plus encore pour l'avenir, Notre Saint,
avec une immense tristesse dans l'âme, vit se lever sur
les moissons grandissantes une noire tempête, soulevée
par une jalousie aiguë et entretenue par des désirs
d'ambition terrestre. Benoît était guidé par
une prudence non humaine, mais divine ; pour que cette haine,
qui s'était déchaînée surtout contre
lui, ne tournât point, par malheur, au dommage de ses fils,
" il céda le pas à l'envie ; mit
ordre à tous les lieux de prière construits par
lui, en remplaçant les supérieurs et en ajoutant
de nouveaux frères ; puis, ayant pris avec lui quelques
moines, il changea l'endroit de sa résidence "
(Ibidem, II, 8 ; loc. cit.,
148). C'est pourquoi, se fiant à
Dieu et sûr de son très efficace secours, il s'en
alla vers le sud, et s'établit dans la localité
" appelée Mont Cassin, au flanc d'une haute montagne... ;
sur l'emplacement d'un très ancien temple, où un
peuple ignorant et rustique vénérait Apollon à
la manière des vieux païens. Tout à l'entour,
des bois consacrés au culte des démons avaient grandi,
et, à cette époque encore, une multitude insensée
d'infidèles s'y livrait à des sacrifices sacrilèges.
A peine arrivé l'homme de Dieu brisa l'idole, renversa
l'autel, incendia les bosquets sacrés ; sur le temple
même d'Apollon il édifia la chapelle du Bienheureux
Martin, et là où se trouvait l'autel du même
Apollon il construisit l'oratoire de S. Jean ; enfin, par
sa continuelle prédication, il convertit à la foi
les populations qui habitaient aux environs " (S.
GREG. M., Lib. Dial., II, 8 ; loc. cit., 152).
Mont-Cassin, tout le monde le sait, a été
la demeure principale du S. Patriarche et le principal théâtre
de sa vertu et de sa sainteté. Des sommets de ce mont,
quand presque de toutes parts les ténèbres de l'ignorance
et des vices se propageaient dans un effort pour tout recouvrir
et pour tout ruiner, resplendit une lumière nouvelle qui,
alimentée par les enseignements et la civilisation des
peuples anciens, et surtout échauffée par la doctrine
chrétienne, éclaira les peuples et les nations qui
erraient à l'aventure, les rappela et les dirigea vers
la vérité et le droit chemin. Si bien qu'on peut
affirmer à bon droit que le saint monastère édifié
là devint le refuge et la forteresse des plus hautes sciences
et de toutes les vertus, et en ces temps troublés " comme
le soutien de l'Église et le rempart de la foi "
(PIUS X, Litt. Apost. Archicoenobium
Casinense, d. d. X Febr. a. MDCCCCXIII).
C'est là que Benoît porta l'institution
monastique à ce genre de perfection, auquel depuis longtemps
il s'était efforcé par ses prières, ses méditations
et ses expériences. Tel semble bien être, en effet,
le rôle spécial et essentiel à lui confié
par la divine Providence : non pas tant apporter de l'Orient
en Occident l'idéal de la vie monastique, que l'harmoniser
et l'adapter avec bonheur au tempérament, aux besoins et
aux habitudes des peuples de l'Italie et de toute l'Europe. Par
ses soins donc, à la sereine doctrine ascétique
qui florissait dans les monastères de l'Orient, se joignit
la pratique d'une incessante activité, permettant de " communiquer
à autrui les vérités contemplées "
(S. THOM., II-IIae
q. 188, a. 6), et, non seulement de
rendre fertiles des terres incultes, mais de produire par les
fatigues de l'apostolat des fruits spirituels. Ce que la vie solitaire
avait d'âpre, d'inadapté à tous et même
parfois de dangereux pour certains, il l'adoucit et le tempéra
par la communauté fraternelle de la famille bénédictine,
où, successivement adonnée à la prière,
au travail, aux études sacrées et profanes, la douce
tranquillité de l'existence ne connaît cependant
ni oisiveté ni dégoût ; où l'action
et le travail, loin de fatiguer l'esprit et l'âme, de les
dissiper et de les absorber en futilités, les rassérènent
plutôt, les fortifient et les élèvent aux
choses du ciel. Ni excès de rigueur, en effet, dans la
discipline, ni excès de sévérité dans
les mortifications, mais avant tout l'amour de Dieu et une charité
fraternellement dévouée envers tous : voilà
ce qui est ordonné. Si tant est que Benoît " équilibra
sa règle de manière que les forts désirent
faire davantage et que les faibles ne soient pas rebutés
par son austérité... Il s'appliquait à régir
les siens par l'amour plutôt qu'à les dominer par
la crainte " (MABILLON,
Annales Ord. S. Bened. ; Lucae 1739, t. I, p. 107).
Prévenu, certain jour, qu'un anachorète s'était
lié avec des chaînes et enfermé dans une caverne,
pour ne plus pouvoir retourner au péché et à
la vie du siècle, il le réprimanda doucement en
disant : " Si tu es un serviteur de Dieu, ce n'est
pas une chaîne de fer, mais la chaîne du Christ qui
doit te retenir " (S.
GREG. M., Lib. Dial., III, 16 ; P. L., LXXVII,
261).
C'est ainsi qu'aux coutumes et préceptes
propres à la vie érémitique, qui la plupart
du temps n'étaient pas nettement fixés et codifiés,
mais dépendaient souvent du caprice du supérieur,
succéda la règle monastique de S. Benoît,
chef-d'uvre de la sagesse romaine et chrétienne,
où les droits, les devoirs et les offices des moines sont
tempérés par la bonté et la charité
évangéliques, et qui a eu et a encore tant d'efficacité
pour stimuler un grand nombre à la poursuite de la vertu
et de la sainteté.
Dans cette règle bénédictine,
la prudence, se joint à la simplicité, l'humilité
chrétienne s'associe au courage généreux ;
la douceur tempère la sévérité et
une saine liberté ennoblit la nécessaire obéissance.
En elle, la correction conserve toute sa vigueur, mais l'indulgence
et la bonté l'agrémentent de suavité ;
les préceptes gardent toute leur fermeté, mais l'obéissance
donne repos aux esprits et paix aux âmes ; le silence
plaît par sa gravité, mais la conversation s'orne
d'une douce grâce ; enfin l'exercice de l'autorité
ne manque pas de force, mais la faiblesse ne manque pas de soutien
(cf. BOSSUET, Panégyrique
de S. Benoît ; uvres compl., vol. XII, Paris
1863, p. 165).
Il n'y a donc pas à s'étonner
que tous les gens sensés d'aujourd'hui exaltent de leurs
louanges la " règle monastique écrite
par S. Benoît, règle fort remarquable par sa discrétion
et par la lumineuse clarté de son expression "
(S. GREG. M., Lib. Dial.,
II, 36 ; P. L., LXVI, 200) ;
et il Nous plaît d'en souligner ici et d'en dégager
les traits essentiels, avec la confiance que Nous ferons uvre
agréable et utile non seulement à la nombreuse famille
du S. Patriarche, mais à tout le clergé et à
tout le peuple chrétien.
La communauté monastique est constituée
et organisée à l'image d'une maison chrétienne,
dont l'abbé, ou cénobiarche, comme un père
de famille, a le gouvernement, et tous doivent dépendre
entièrement de sa paternelle autorité. " Nous
jugeons expédient - écrit S. Benoît - pour
la sauvegarde de la paix et de la charité, que le gouvernement
du monastère dépende de la volonté de l'abbé "
(Reg. S. Benedicti,
c. 65). Aussi tous et chacun doivent-ils
lui obéir très fidèlement par obligation
de conscience (cf. Ibidem, c.
3), voir et respecter en lui l'autorité
divine elle-même. Toutefois que celui qui, en fonction de
la charge reçue, entreprend de diriger les âmes des
moines et de les stimuler à la perfection de la vie évangélique,
se souvienne et médite avec grand soin qu'il devra un jour
en rendre compte au Juge suprême (cf.
Ibidem, c. 2) ; qu'il se comporte
donc, dans cette très lourde charge, de manière
à mériter une juste récompense " quand
se fera la reddition des comptes au terrible jugement de Dieu "
(Reg. S. Benedicti,
c. 2). En outre, toutes les fois que
des affaires de plus grande importance devront être traitées
dans son monastère, qu'il rassemble tous ses moines, qu'il
écoute leurs avis librement exposés et qu'il en
fasse un sérieux examen avant d'en venir à la décision
qui lui paraîtra la meilleure (cf.
Ibidem, c. 3).
Dès les débuts pourtant, une
grave difficulté et une épineuse question furent
soulevées, à propos de la réception ou du
renvoi des candidats à la vie monastique. En effet, des
hommes de toute origine, de tout pays, de toute condition sociale
accouraient dans les monastères pour y être admis :
Romains et barbares, hommes libres et esclaves, vainqueurs et
vaincus, beaucoup de nobles patriciens et d'humbles plébéiens.
C'est avec magnanimité et délicatesse fraternelle
que Benoît résolut heureusement ce problème ;
" car, dit-il, esclaves ou hommes libres, nous sommes
tous un dans le Christ, et sous le même Seigneur nous servons
à égalité dans sa milice... Que la charité
soit donc la même en tous ; qu'une même discipline
s'exerce pour tous selon leurs mérites " (Ibidem,
c. 2). A tous ceux qui ont embrassé
son Institut, il ordonne que " tout soit commun pour
l'avantage de tous " (Ibidem,
c. 33), non par force ou contrainte
en quelque sorte, mais spontanément et avec une volonté
généreuse. Que tous en outre soient maintenus dans
l'enceinte du monastère par la stabilité de la vie
religieuse, de telle façon pourtant qu'ils vaquent non
seulement à la prière et à l'étude
(cf. Ibidem, c. 48),
mais aussi à la culture des champs (cf.
Ibidem, c. 48), aux métiers
manuels (cf. Ibidem, c. 57)
et enfin aux saints travaux de l'apostolat. Car " l'oisiveté
est l'ennemie de l'âme ; c'est pourquoi à des
heures déterminées les frères doivent être
occupés au travail des mains... " (Ibidem,
c. 48). Toutefois que, pour tous, le
premier devoir, celui qu'ils doivent s'efforcer de remplir avec
le plus de diligence et de soin, soit de ne rien faire passer
avant l'office divin (" opus Dei ") (Ibidem,
c. 43). Car bien que " nous
sachions que Dieu est présent partout... nous devons cependant
le croire sans la plus minime hésitation quand nous assistons
à l'office divin... Réfléchissons donc sur
la manière qu'il convient de nous tenir en présence
de Dieu et des anges, et psalmodions de façon que notre
esprit s'harmonise avec notre voix " (Ibidem,
c. 19).
Par ces normes et maximes plus importantes,
qu'il Nous a paru bon de déguster pour ainsi dire dans
la Règle bénédictine, il est facile de discerner
et d'apprécier non seulement la prudence de cette règle
monastique, son opportunité et sa merveilleuse correspondance
et accord avec la nature de l'homme, mais aussi son importance
et son extrême élévation. Car, dans ce siècle
barbare et turbulent, la culture des champs, les arts mécaniques
et industriels, l'étude des sciences sacrées et
profanes, étaient totalement dépréciés
et malheureusement délaissés de tous ; dans
les monastères bénédictins, au contraire,
alla sans cesse croissante une foule presque innombrable d'agriculteurs,
d'artisans et de savants qui, chacun selon ses talents, parvinrent,
non seulement à conserver intactes les productions de l'antique
sagesse, mais à pacifier de nouveau, à unir et à
occuper activement des peuples vieux et jeunes souvent en guerre
entr'eux ; et ils réussirent à les faire passer
de la barbarie renaissante, des haines dévastatrices et
des rapines à des habitudes de politesse humaine et chrétienne,
à l'endurance dans le travail, à la lumière
de la vérité et à la reprise des relations
normales entre nations, s'inspirant de la sagesse et de la charité.
Mais ce n'est pas tout ; car, dans l'Institut
de la vie Bénédictine, l'essentiel est que tous,
autant les travailleurs manuels qu'intellectuels, aient à
cur et s'efforcent le plus possible d'avoir l'âme
continuellement tournée vers le Christ, et brûlant
de sa très parfaite charité. En effet, les biens
de ce monde, même tous rassemblés, ne peuvent rassasier
l'âme humaine que Dieu a créée pour le chercher
lui-même ; mais ils ont bien plutôt reçu
de leur Auteur la mission de nous mouvoir et de nous convertir,
comme par paliers successifs, jusqu'à sa possession. C'est
pourquoi il est tout d'abord indispensable que " rien
ne soit préféré à l'amour du Christ "
(Reg. S. Benedicti,
c. 4), " que rien ne soit
estimé de plus haut prix que le Christ " (Ibidem,
c. 5) ; " qu'absolument
rien ne soit préféré au Christ, qui nous
conduit à la vie éternelle " (Ibidem,
c. 72).
A cet ardent amour du Divin Rédempteur
doit correspondre l'amour des hommes, que nous devons tous embrasser
comme des frères, et aider de toute façon. C'est
pourquoi, à l'encontre des haines et des rivalités
qui dressent et opposent les hommes les uns aux autres ;
des rapines, des meurtres et des innombrables maux et misères,
conséquences de cette trouble agitation de gens et de choses,
Benoît recommande aux siens ces très saintes lois :
" Qu'on montre les soins les plus empressés dans
l'hospitalité, spécialement à l'égard
des pauvres et des pèlerins, car c'est le Christ que l'on
accueille davantage en eux " (Ibidem,
c. 53). " Que tous les hôtes
qui nous arrivent soient accueillis comme le Christ, car c'est
Lui qui dira un jour : J'ai été étranger,
et vous m'avez accueilli " (Ibidem,
c. 53). " Avant tout et par-dessus
tout, que l'on ait soin des malades, afin de les servir comme
le Christ lui-même, car il a dit : J'étais malade,
et vous m'avez visité " (Ibidem,
c. 36).
Inspiré et emporté de la sorte
par un amour très parfait de Dieu et du prochain, Benoît
conduisit son entreprise à bonne fin, jusqu'à la
perfection. Et quand tressaillant de joie et rempli de mérites,
il aspirait déjà les brises célestes de l'éternelle
félicité et en goûtait à l'avance les
douceurs, " le sixième jour avant sa mort...,
il fit creuser sa tombe. Consumé bientôt de fièvre,
il commença à ressentir l'ardente brûlure
du feu intérieur ; et comme la maladie s'aggravait
de plus en plus, le sixième jour il se fit porter par ses
disciples à l'église ; là il se pourvut,
pour l'ultime voyage, de la réception du Corps et du Sang
du Seigneur, et entre les bras de ses fils qui soutenaient ses
membres déficients, les mains levées vers le ciel,
il se tint immobile et, en murmurant encore des paroles de prière,
il rendit le dernier soupir " (S.
GREG. M., Lib. Dial., II, 37 ; P. L., LXXVII,
202).
Lorsque, par une pieuse mort, le très
saint Patriarche se fut envolé au ciel, l'ordre de moines
qu'il avait fondé, loin de tomber en décadence,
sembla bien plutôt, non seulement conduit, nourri et façonné
à chaque instant par ses vivants exemples, mais encore
maintenu et fortifié par son céleste patronage,
au point de connaître d'année en année de
plus larges développements.
Avec quelle force et efficacité l'Ordre
bénédictin exerça son heureuse influence
au temps de sa première fondation, que de nombreux et grands
services il rendit aux siècles suivants, tous ceux-là
doivent le reconnaître, qui discernent et apprécient
sainement les événements humains, non selon des
idées préconçues, mais au témoignage
de l'histoire. Car, outre que, nous l'avons dit, les moines Bénédictins
furent presque les seuls, en des siècles ténébreux,
au milieu d'une telle ignorance des hommes et de si grandes ruines
matérielles, à garder intacts les savants manuscrits
et les richesses des belles lettres, à les transcrire très
soigneusement et à les commenter, ils furent encore des
tout premiers à cultiver les arts, les sciences, l'enseignement,
et à les promouvoir de toutes leurs industries. De la sorte,
ainsi que l'Église catholique, surtout pendant les trois
premiers siècles de son existence, se fortifia et s'accrut
d'une façon merveilleuse par le sang sacré de ses
martyrs, et ainsi qu'à cette date et aux époques
suivantes l'intégrité de sa divine doctrine fut
sauvegardée contre les attaques perfides des hérétiques
par l'activité vigoureuse et sage des Saints Pères,
on est de même en droit d'affirmer que l'Ordre bénédictin
et ses florissants monastères furent suscités par
la sagesse et l'inspiration de Dieu : cela pour qu'à
l'heure même où s'écroulait l'Empire romain
et où des peuples barbares, qu'excitait la furie guerrière,
l'envahissaient de tous côtés, la chrétienté
pût réparer ses pertes, et de plus, avec une vigilance
inlassable, amener des peuples nouveaux, qu'avaient domptés
la vérité et la charité de l'Évangile,
à la concorde fraternelle, à un travail fécond,
en un mot à la vertu, qui est régie par les enseignements
de notre Rédempteur et alimentée par sa grâce.
Car, de même qu'aux siècles passés
les légions Romaines s'en allaient sur les routes consulaires
pour tenter d'assujettir toutes les nations à l'empire
de la Ville Éternelle, ainsi des cohortes innombrables
de moines, dont les armes ne " sont pas celles de la
chair, mais la puissance même de Dieu " (II
Cor., X, 4),
sont alors envoyées par te Souverain Pontife pour propager
efficacement le règne pacifique de Jésus-Christ
jusqu'aux extrémités de la terre, non par l'épée,
non par la force, non par le meurtre, mais par la Croix et par
la charrue, par la vérité et par l'amour.
Partout où posaient le pied ces troupes
sans armes, formées de prédicateurs de la doctrine
chrétienne, d'artisans, d'agriculteurs et de maîtres
dans les sciences humaines et divines, les terres boisées
et incultes étaient ouvertes par le fer de la charrue ;
les arts et les sciences y élevaient leurs demeures ;
les habitants, sortis de leur vie grossière et sauvage,
étaient formés aux relations sociales et à
la culture, et devant eux brillait en un vivant exemple la lumière
de l'Évangile et de la vertu. Des apôtres sans nombre,
qu'enflammait la céleste charité, parcoururent les
régions encore inconnues et agitées de l'Europe ;
ils arrosèrent celles-ci de leurs sueurs et de leur sang
généreux, et, après les avoir pacifiées,
ils leur portèrent la lumière de la vérité
catholique et de la sainteté. Si bien que l'on peut affirmer
à juste titre que, si Rome, déjà grande par
ses nombreuses victoires, avait étendu le sceptre de son
empire sur terre et sur mer, grâce à ces apôtres
pourtant, " les gains que lui valut la valeur militaire
furent moindres que ce que lui assujettit la paix chrétienne "
(cf. S. LEO M., Serm. I in
natali Ap. Petri et Pauli ; P. L., LIV, 423).
De fait, non seulement l'Angleterre, la Gaule, les Pays Bataves,
la Frise, le Danemark, la Germanie et la Scandinavie, mais aussi
de nombreux pays Slaves se glorifient d'avoir été
évangélisés par ces moines, qu'ils considèrent
comme leurs gloires, et comme les illustres fondateurs de leur
civilisation. De leur Ordre, combien d'Évêques sont
sortis, qui gouvernèrent avec sagesse des diocèses
déjà constitués, ou qui en fondèrent
un bon nombre de nouveaux, rendus féconds par leur labeur !
Combien d'excellents maîtres et docteurs élevèrent
des chaires illustres de lettres et d'arts libéraux, éclairèrent
de nombreuses intelligences, qu'obnubilait l'erreur, et donnèrent
à travers le monde entier aux sciences sacrées et
profanes une forte impulsion ! Combien enfin, rendus célèbres
par leur sainteté, qui, dans les rangs de la famille bénédictine
s'efforcèrent d'atteindre selon leurs forces la perfection
évangélique et propagèrent de toutes manières
le Règne de Jésus-Christ par l'exemple de leurs
vertus, leurs saintes prédications et même les miracles
que Dieu leur permit d'opérer ! Beaucoup d'entre eux,
vous le savez, Vénérables Frères, furent
revêtus de la dignité épiscopale, ou de la
majesté du Souverain Pontificat. Les noms de ces apôtres,
de ces Évêques, de ces Saints, de ces Pontifes suprêmes
sont écrits en lettres d'or dans les annales de l'Église,
et il serait trop long de les rapporter ici nommément ;
au reste, brillent-ils d'une si vivante splendeur et tiennent-ils
dans l'histoire une si grande place, qu'il est facile à
tous de se les rappeler.
Nous croyons, en conséquence, très
opportun que ces faits, rapidement esquissés dans Notre
lettre, soient attentivement médités durant les
solennités de ce centenaire et qu'à tous les regards
ils revivent en pleine lumière, afin que plus aisément
tous en conçoivent, non seulement le désir d'exalter
et de louer ces fastueuses grandeurs de l'Église, mais
la résolution de suivre d'un cur prompt et généreux
les exemples de vie et les enseignements qui en découlent.
Car ce n'est pas uniquement les siècles
passés qui ont profité des bienfaits incalculables
de ce grand Patriarche et de son Ordre ; notre époque
elle aussi doit apprendre de lui de nombreuses et importantes
leçons. En tout premier lieu - Nous n'en doutons nullement
- que les membres de sa très nombreuse famille apprennent
à suivre ses traces avec une générosité
chaque jour plus grande et à faire passer dans leur propre
vie les principes et les exemples de sa vertu et de sa sainteté.
Et sûrement, il arrivera que, non seulement ils correspondront
magnanimement, activement et fructueusement à cette voix
céleste, dont ils suivirent un jour l'appel surnaturel,
lorsqu'ils ont débuté dans la vie monastique ;
que non seulement ils assureront la paix sereine de leur conscience
et surtout leur salut éternel, mais encore qu'ils pourront
s'adonner, d'une façon très fructueuse, au bien
commun du peuple chrétien et à l'extension de la
gloire de Dieu.
De plus, si toutes les classes de la société,
avec une studieuse et diligente attention, observent la vie de
S. Benoît, ses enseignements et ses hauts faits, elles ne
pourront pas ne pas être attirées par la douceur
de son esprit et la force de son influence ; et elles reconnaîtront
d'elles-mêmes que notre siècle, rempli et désaxé
lui aussi par tant de graves ruines matérielles et morales,
par tant de dangers et de désastres, peut lui demander
des remèdes nécessaires et opportuns. Qu'elles se
souviennent pourtant avant tout et considèrent attentivement
que les principes sacrés de la religion et les normes de
vie qu'elle édicte sont les fondements les plus solides
et les plus stables de l'humaine société ;
s'ils viennent à être renversés ou affaiblis,
il s'ensuivra presque fatalement que tout ce qui est ordre, paix,
prospérité des peuples et des nations sera détruit
progressivement. Cette vérité, que l'histoire de
l'Ordre Bénédictin, comme Nous l'avons vu, démontre
si éloquemment, un esprit distingué de l'antiquité
païenne l'avait déjà comprise lorsqu'il traçait
cette phrase : " Vous autres, Pontifes... vous
encerclez plus efficacement la ville par la religion que ne le
font les murailles elles-mêmes " (CIC.,
De nat. Deor., II, c. 40). Le
même auteur écrivait encore : " ...
Une fois disparues (la sainteté et la religion), suit le
désordre de l'existence, avec une grande confusion ;
et je ne sais si, la piété envers les dieux supprimés,
ne disparaîtront pas également la confiance et la
bonne entente entre les mortels, ainsi que la plus excellente
de toutes les vertus, la justice " (Ibidem,
I, c. 2).
Le premier et le principal devoir est donc
celui-ci : révérer la divinité, obéir
en privé et en public à ses saintes lois ;
celles-ci transgressées, il n'y a plus aucun pouvoir qui
ait des freins assez puissants pour contenir et modérer
les passions déchaînées du peuple. Car la
religion seule constitue le soutien du droit et de l'honnêteté.
Notre saint Patriarche nous fournit encore
une autre leçon, un autre avertissement, dont notre siècle
a tant besoin : à savoir, que Dieu ne doit pas seulement
être honoré et adoré ; il doit aussi
être aimé, comme un Père, d'une ardente charité.
Et parce que cet amour s'est malheureusement aujourd'hui attiédi
et alangui, il en résulte qu'un grand nombre d'hommes recherchent
les biens de la terre plus que ceux du ciel, et avec une passion
si immodérée, qu'elle engendre souvent des troubles,
qu'elle entretient les rivalités et les haines les plus
farouches. Or, puisque le Dieu éternel est l'auteur de
notre vie et que de Lui nous viennent des bienfaits sans nombre,
c'est un devoir strict pour tous de l'aimer par-dessus toutes
choses, et de tourner vers Lui, avant tout le reste, nos personnes
et nos biens. De cet amour envers Dieu doit naître ensuite
une charité fraternelle envers les hommes, que tous, à
quelque race, nation ou condition sociale qu'ils appartiennent,
nous devons considérer comme nos frères dans le
Christ ; en sorte que de tous les peuples et de toutes les
classes de la société se constitue une seule famille
chrétienne, non pas divisée par la recherche excessive
de l'utilité personnelle, mais cordialement unie par un
mutuel échange de services rendus. Si ces enseignements,
qui portèrent jadis Benoît, ému par eux, à
instruire, recréer, éduquer et moraliser la société
décadente et troublée de son époque, retrouvaient
aujourd'hui le plus grand crédit possible, plus facilement
aussi, sans nul doute, notre monde moderne pourrait émerger
de son formidable naufrage, réparer ses ruines matérielles
ou morales, et trouver à ses maux immenses d'opportuns
et efficaces remèdes.
Le législateur de l'Ordre Bénédictin
nous enseigne encore, Vénérables Frères,
une autre vérité - vérité que l'on
aime aujourd'hui à proclamer, hautement, mais que trop
souvent on n'applique pas comme il conviendrait et comme il faudrait
- à savoir que le travail de l'homme n'est pas chose exempte
de dignité, odieuse et accablante, mais bien plutôt
aimable, honorable et joyeuse. La vie de travail, en effet, qu'il
s'agisse de la culture des champs, des emplois rétribués
ou des occupations intellectuelles, n'avilit pas les esprits,
mais les ennoblit ; elle ne les réduit pas en servitude,
mais plus exactement elle les rend maîtres en quelque sorte
et régisseurs des choses qui les environnent et qu'ils
traitent laborieusement. Jésus lui-même, adolescent,
quand il vivait à l'ombre de la demeure familiale, ne dédaigna
pas d'exercer le méfier de charpentier dans la boutique
de son père nourricier et il voulut consacrer de sa sueur
divine le travail humain. Que donc, non seulement ceux qui se
livrent à l'étude des lettres et des sciences, mais
aussi ceux qui peinent dans des métiers manuels, afin de
se procurer leur pain quotidien, réfléchissent qu'ils
ont une très noble occupation, leur permettant de pourvoir
à leurs propres besoins, tout en se rendant utiles au bien
de la société entière. Qu'ils le fassent
pourtant, comme le Patriarche Benoît nous l'enseigne, l'esprit
et le cur levés vers le ciel ; qu'ils s'y adonnent
non par force, mais par amour ; enfin, quand ils défendent
leurs droits légitimes, qu'ils le fassent, non en jalousant
le sort d'autrui, non désordonnément et par des
attroupements, mais d'une manière tranquille et avec droiture.
Qu'ils se souviennent de la divine sentence : " Tu
mangeras ton pain à la sueur de ton front " (Gen.,
III, 19) ; précepte que
tous les hommes doivent observer en esprit d'obéissance
et d'expiation.
Qu'ils n'oublient pas surtout que nous devons
nous efforcer chaque jour davantage de nous élever des
réalités terrestres et caduques, qu'il s'agisse
de celles qu'élabore ou découvre un esprit aiguisé,
ou de celles qui sont façonnées par un méfier
pénible, à ces réalités célestes
et perdurables, dont l'atteinte peut seule nous donner la véritable
paix, la sereine quiétude et l'éternelle félicité.
Quand la guerre, toute récente, se
porta sur les limites de la Campanie et du Latium, elle frappa
violemment, vous le savez, Vénérables Frères,
les hauteurs sacrées du Mont Cassin ; et bien que,
de tout Notre pouvoir, par des conseils, des exhortations, des
supplications, Nous n'ayons rien omis pour qu'une si cruelle atteinte
ne soit pas portée à une très vénérable
religion, à de splendides chefs-d'uvre et à
la civilisation elle-même, le fléau a néanmoins
détruit et anéanti cette illustre demeure des études
et de la piété, qui, tel un flambeau vainqueur des
ténèbres, avait émergé au-dessus des
flots séculaires. C'est pourquoi, tandis que, tout autour,
villes, places fortes, bourgades devenaient des monceaux de ruines,
il s'avéra que le monastère du Mont Cassin lui-même,
maison-mère de l'Ordre bénédictin, dût
comme partager le deuil de ses fils et prendre sa part de leurs
malheurs. Presque rien n'en resta intact, sauf le caveau sacré
où sont très religieusement conservées les
reliques du S. Patriarche.
Là où l'on admirait des monuments
superbes, il n'y a plus aujourd'hui que des murs chancelants,
des décombres et des ruines, que de misérables ronces
recouvrent ; seule une petite demeure pour les moines a été
récemment élevée à proximité.
Mais pourquoi ne serait-il pas permis d'espérer que, durant
la commémoraison du XIVe centenaire depuis le
jour où, après avoir commencé et conduit
à bon terme une si grandiose entreprise, notre Saint alla
jouir de la céleste béatitude, pourquoi, disons-Nous,
ne pourrions-nous pas espérer qu'avec le concours de tous
les gens de bien, surtout des plus riches et des plus généreux,
cet antique monastère ne soit rétabli au plus vite
dans sa primitive splendeur ? C'est assurément une
dette à Benoît de la part du monde civilisé,
qui, s'il est éclairé aujourd'hui d'une si grande
lumière doctrinale et s'il se réjouit d'avoir conservé
les antiques monuments des lettres, en est redevable à
ce Saint et à sa famille laborieuse. Nous formons donc
l'espoir que l'avenir réponde à ces vux, qui
sont Nôtres ; et que pareille entreprise soit non seulement
une uvre de restauration intégrale, mais un augure
également de temps meilleurs, où l'esprit de l'Institut
bénédictin et ses très opportuns enseignements
viennent de jour en jour à refleurir davantage.
Dans cette très douce espérance,
à chacun de vous, Vénérables Frères,
ainsi qu'au troupeau confié à vos soins, comme à
l'universelle famille monacale, qui se glorifie d'un tel législateur,
d'un tel maître et d'un tel père, Nous accordons
de toute Notre âme, en gage des grâces célestes
et en témoignage de Notre bienveillance, la Bénédiction
Apostolique.
Donné à Rome, près Saint
Pierre, le 21e jour du mois de Mars, en la fête
de Saint Benoît, l'an 1947, neuvième de Notre Pontificat.
PIE XII PAPE