1. La promesse d'un Rédempteur illumine
la première page de l'histoire humaine; aussi, la ferme
espérance de jours meilleurs adoucit le regret du paradis
perdu et soutint le genre humain cheminant au milieu des tribulations ;
mais, quand fut venue la plénitude des temps, le Sauveur
du monde, par son apparition sur terre, combla l'attente et inaugura,
dans tout l'univers, une nouvelle civilisation, la civilisation
chrétienne, autrement plus parfaite que tous les progrès
réalisés jusque-là, au prix de tant d'efforts,
chez certains peuples privilégiés.
2. Mais, la lutte entre le bien et le mal,
triste héritage de la faute originelle, continua à
sévir dans le monde ; l'ancien tentateur n'a jamais
cessé, par ses promesses fallacieuses, de tromper le genre
humain. C'est pourquoi, au cours des siècles, on a vu les
bouleversements se succéder jusqu'à la révolution
actuelle, qui est déjà déchaînée
ou qui devient sérieusement menaçante presque partout,
peut-on dire, et dépasse, par l'ampleur et la violence,
ce qu'on a éprouvé dans les persécutions
antérieures contre l'Église. Des peuples entiers
sont exposés à retomber dans une barbarie plus affreuse
que celle où se trouvait encore la plus grande partie du
monde à la venue du Rédempteur.
3. Ce péril si menaçant. Vous
l'avez déjà compris, Vénérables Frères,
c'est le communisme bolchevique et athée, qui prétend
renverser l'ordre social et saper jusque dans ses fondements la
civilisation chrétienne.
4. En face d'un pareil danger, l'Église
Catholique ne pouvait se taire et, en fait, elle n'a pas gardé
le silence. Le Siège Apostolique, qui a pour mission spéciale
la défense de la vérité, de la justice, de
tous les biens éternels niés et combattus, par le
communisme, le Siège Apostolique. tout particulièrement,
n'a pas manqué d'élever la voix. Depuis l'époque
où des groupes intellectuels prétendirent libérer
la civilisation humaine des liens de la morale et de la religion,
Nos prédécesseurs attirèrent l'attention
du monde, d'une façon claire et explicite, sur les conséquences
de la déchristianisation de la société humaine.
Quant au communisme, déjà en 1846, Notre vénéré
Prédécesseur, Pie IX, de sainte mémoire,
portait une condamnation solennelle, confirmée plus tard
dans le Syllabus, contre " cette doctrine néfaste
qu'on nomme le communisme, radicalement contraire au droit naturel
lui-même ; pareille doctrine, une fois admise, serait
la ruine complète de tous les droits, des institutions,
des propriétés et de la société humaine
elle-même " (1).
(1) Lettre Encycl. Qui pluribus, 9
nov. 1846 (Acta Pii IX vol. I, p. 13). Cf. Syllabus.
§ IV (A. S. S., vol. III, p. 170).
Plus tard. Notre Prédécesseur,
Léon XIII, d'immortelle mémoire, dans son Encyclique
Quod Apostolici muneris, définissait le communisme :
" Une peste mortelle qui s'attaque à la moelle
de la société humaine et qui l'anéantirait "
(2). Avec clairvoyance Léon XIII montrait qu'à l'origine
de l'athéisme des masses, en cette époque de progrès
technique, se trouve une philosophie qui, depuis des siècles,
tente de séparer la science et la vie de la foi et de l'Église.
(2) Lettre Encycl. Quod. Apostolici muneris,
28 déc. 1878 (Acta Leonis XIII, vol. I, p. 46).
5. Nous-même, durant Notre pontificat,
Nous avons souvent dénoncé, et avec une pressante
insistance, les courants d'athéisme qui croissent d'une
façon alarmante. En 1924, quand Notre mission de secours
revenait des pays de l'Union Soviétique, Nous avons protesté
contre le communisme, dans une allocution spéciale, qui
s'adressait au monde entier (3).
(3) 18 déc. 1924 : A. A. S., vol.
XVI (1924), pp. 494, 495.
Dans Nos Encycliques Miserentissimus Redemptor
(4), Quadragesimo anno (5), Caritate Christi
(6), Acerba animi (7), Dilectissima Nobis (8), Nous
avons fait entendre une solennelle protestation contre les persécutions
déchaînées en Russie, au Mexique et en Espagne.
(4) 8 mai 1928 : A. A. S., vol. XX (1928), pp. 165-178.
(5) 15 mai 1931 : A. A. S., vol. XXIII (1931), pp. 177-228.
(6) 3 mai 1932 : A. A. S., vol. XXIV (1932), pp. 177-194.
(7) 29 sept. 1932 : A. A. S., vol. XXIV (1932), pp. 321-332.
(8) 3 juin 1933 : A. A. S., vol. XXV
(1933), pp. 261-274.
On n'a pas encore oublié les allocutions
que Nous prononcions l'an dernier, lors de l'inauguration de l'Exposition
mondiale de la Presse catholique, dans l'audience accordée
aux réfugiés espagnols et dans Notre message à
l'occasion de la fête de Noël.
Même les ennemis les plus acharnés
de l'Église, qui dirigent de Moscou cette lutte contre
la civilisation chrétienne, témoignent, par leurs
attaques incessantes en paroles et en actes, que la Papauté
continue fidèlement, encore de nos jours, à défendre
le sanctuaire de la religion chrétienne et qu'elle a mis
en garde contre le péril communiste plus souvent et d'une
manière plus persuasive que n'importe quel autre pouvoir
public de ce monde.
6. Malgré ces avertissements paternels
plusieurs fois renouvelés et qu'à Notre grande satisfaction
Vous avez, Vénérables Frères, fidèlement
communiqués et commentés à Vos fidèles,
en plusieurs Lettres pastorales récentes, même en
des Lettres collectives, malgré tout, propagé par
d'habiles agitateurs, le danger va s'aggravant de jour en jour.
C'est pourquoi il est de Notre devoir, croyons-Nous, d'élever
à nouveau la voix en un document plus solennel, selon l'habitude
du Siège Apostolique, Maître de vérité ;
du reste, un pareil document répond au désir de
tout l'univers catholique. L'écho de Notre voix, Nous en
avons la ferme confiance, sera entendu partout où se trouvent
des esprits libres de préjugés et des coeurs sincèrement
désireux du bien de l'humanité : d'autant plus
que Notre parole est aujourd'hui douloureusement confirmée
par le spectacle des fruits amers produits par les idées
subversives. Les effets que Nous avions prévus et annoncés
se multiplient terriblement ; ils se réalisent dans
les pays déjà dominés par le communisme ou
ils menacent tous les autres pays du monde.
7. Nous voulons donc encore une fois, dans
une brève synthèse, exposer les principes du communisme
athée, tels qu'ils se manifestent surtout dans le bolchevisme,
et montrer ses méthodes d'action. A ces faux principes,
nous opposerons la lumineuse doctrine de l'Église, Nous
indiquerons de nouveau, avec insistance, par quels moyens la civilisation
chrétienne, la seule " Cité "
vraiment " humaine ",. peut échapper
à ce fléau satanique et se développer encore
davantage pour le véritable bien-être de l'humanité.
Pseudo-idéal.
8. Le communisme d'aujourd'hui, d'une manière
plus accusée que d'autres mouvements semblables du passé,
renferme une idée de fausse rédemption. Un pseudo-idéal
de justice, d'égalité et de fraternité dans
le travail, imprègne toute sa doctrine et toute son activité
d'un certain faux mysticisme qui communique aux foules, séduites
par de fallacieuses promesses, un élan et un enthousiasme
contagieux, spécialement en un temps comme le nôtre,
où par suite d'une mauvaise répartition des biens
de ce monde règne une misère anormale. On vante
même ce pseudo-idéal, comme s'il avait été
le principe d'un certain progrès économique :
quand il est réel, ce progrès s'explique par bien
d'autres causes, comme l'intensification de la production industrielle
dans des pays qui en étaient presque privés, la
mise en valeur d'énormes richesses naturelles, l'emploi
de méthodes brutales pour faire d'immenses travaux à
peu de frais.
Matérialisme évolutionniste
de Marx.
9. La doctrine, que le communisme cache sous
des apparences parfois si séduisantes, a aujourd'hui pour
fondement les principes du matérialisme dialectique et
historique déjà prônés par Marx ;
les théoriciens du bolchevisme prétendent en détenir
l'unique interprétation authentique. Cette doctrine enseigne
qu'il n'existe qu'une seule réalité, la matière,
avec ses forces aveugles ; la plante, l'animal, l'homme sont
le résultat de son évolution. De même, la
société humaine n'est pas autre chose qu'une apparence
ou une forme de la matière qui évolue suivant ses
lois; par une nécessité inéluctable elle
tend, à travers un perpétuel conflit de forces,
vers la synthèse finale : une société
sans classe.
Dans une telle doctrine, c'est évident,
il n'y a plus de place pour l'idée de Dieu. il n'existe
pas de différence entre l'esprit et la matière,
ni entre l'âme et le corps : il n'y a pas de survivance
de l'âme après la mort, et par conséquent
nulle espérance d'une autre vie. Insistant sur l'aspect
dialectique de leur matérialisme, les communistes prétendent
que le conflit, qui porte le monde vers la synthèse finale,
peut être précipité grâce aux efforts
humains. C'est pourquoi ils s'efforcent de rendre plus aigus les
antagonismes qui surgissent entre les diverses classes de la société ;
la lutte des classes, avec ses haines et ses destructions, prend
l'allure d'une croisade pour le progrès de l'humanité.
Par contre, toutes les forces qui s'opposent
à ces violences systématiques, quelle qu'en soit
la nature, doivent être anéanties comme ennemies
du genre humain.
Le sort de la personne humaine et de la
famille.
10. De plus, le communisme dépouille
l'homme de sa liberté, principe spirituel de la conduite
morale ; il enlève à la personne humaine tout
ce qui constitue sa dignité, tout ce qui s'oppose moralement
à l'assaut des instincts aveugles. On ne reconnaît
à l'individu, en face de la collectivité, aucun
des droits naturels à la personne humaine ; celle-ci,
dans le communisme, n'est plus qu'un rouage du système.
Dans les relations des hommes entre eux, on soutient le principe
de l'égalité absolue, on rejette toute hiérarchie
et toute autorité établie par Dieu, y compris l'autorité
des parents.
Tout ce qui existe de soi-disant autorité
et subordination entre les hommes dérive de la collectivité
comme de sa source première et unique. On n'accorde aux
individus aucun droit de propriété sur les ressources
naturelles ou sur les moyens de production, parce qu'ils sont
l'origine d'autres biens, et que leur possession entraînerait
la domination d'un homme sur l'autre. Voilà précisément
pourquoi ce genre de propriété privée devra
être radicalement détruit, comme la première
source de l'esclavage économique.
11. En refusant à la vie humaine tout
caractère sacré et spirituel, une telle doctrine
fait nécessairement du mariage et de la famille une institution
purement conventionnelle et civile, fruit d'un système
économique déterminé. On nie par conséquent
l'existence d'un lien matrimonial de nature juridico-morale qui
soit soustrait au bon plaisir des individus ou de la collectivité
et, par suite, on rejette l'indissolubilité de ce lien.
En particulier, le communisme n'admet aucun lien spécial
de la femme avec la famille et le foyer.
En proclamant le principe de l'émancipation
de la femme, il l'enlève à la vie domestique et
au soin des enfants pour la jeter dans la vie publique et dans
les travaux de la production collective au même titre que
l'homme ; le soin du foyer et des enfants est dévolu
à la collectivité. Enfin on retire aux parents le
droit de l'éducation, que l'on considère comme un
droit exclusif de la communauté, c'est seulement au nom
de la communauté et par délégation que les
parents peuvent encore l'exercer.
Ce que deviendrait la société.
12. Que deviendrait donc la société
humaine fondée sur de tels principes matérialistes
? Elle serait une collectivité sans autre hiérarchie
que celle du système économique. Elle aurait pour
unique mission la production des biens par le travail collectif
et pour unique fin la jouissance des biens terrestres dans un
paradis où chacun " donnerait selon ses forces
et recevrait selon ses besoins ". C'est à la
collectivité que le communisme reconnaît le droit
ou plutôt le pouvoir discrétionnaire d'assujettir
les individus au joug du travail collectif, sans égard
à leur bien-être personnel, même contre leur
propre volonté, et quand il le faut, par la violence. L'ordre
moral aussi bien que l'ordre juridique ne serait plus, dès
lors, qu'une émanation du système économique
en vigueur; il ne serait fondé que sur des valeurs terrestres,
changeantes et caduques.
Bref, on prétend ouvrir une ère
nouvelle, inaugurer une nouvelle civilisation résultant
d'une évolution aveugle : " une humanité
sans Dieu ! "
13. Enfin quand l'idéal collectiviste
sera devenu pour tous une réalité, au terme utopique
de cette évolution, où la société
ne connaîtra plus les différences de classes, l'État
politique, aujourd'hui instrument de domination des capitalistes
sur les prolétaires, perdra toute sa raison d'être
et " disparaîtra de lui-même ".
Cependant, en attendant cet âge d'or,
le communisme considère l'État et le pouvoir politique
comme le moyen le plus efficace et le plus universel pour arriver
à ses fins.
14. Vénérables Frères,
voilà le nouvel Évangile que le communisme bolchevique
et athée prétend annoncer au monde, comme un message
de salut et de rédemption ! Système rempli d'erreurs
et de sophismes, opposé à la raison comme à
la révélation divine : doctrine subversive
de l'ordre social puisqu'elle en détruit les fondements
mêmes, système qui méconnaît la véritable
origine, la nature et la fin de l'État, ainsi que les droits
de la personne humaine, sa dignité et sa liberté.
Promesses éblouissantes.
15. Mais comment se fait-il qu'un tel système,
depuis longtemps dépassé scientifiquement, et démenti
par la réalité des faits, puisse se répandre
aussi rapidement dans toutes les parties du monde ? C'est
que bien peu de personnes ont su pénétrer la vraie
nature du communisme; le plus souvent on cède à
la tentation habilement présentée sous les plus
éblouissantes promesses. Sous prétexte de ne vouloir
que l'amélioration du sort des classes laborieuses, de
supprimer les abus réels provoqués par l'économie
libérale et d'obtenir une réparation plus équitable
des richesses (objectifs parfaitement légitimes, sans aucun
doute), en profitant de la crise économique mondiale, le
communisme réussit à faire pénétrer
son influence même dans les milieux sociaux où par
principe on rejette le matérialisme et le terrorisme. Et
comme toute erreur contient une part de vrai, cet aspect de la
vérité, auquel Nous avons fait allusion, a été
mis habilement en relief suivant les temps et les lieux pour cacher
au besoin la brutalité repoussante et inhumaine des principes
et des méthodes du communisme ; on séduit ainsi
des esprits distingués au point d'en faire à leur
tour des apôtres auprès des jeunes intelligences
trop peu averties pour découvrir les erreurs intrinsèques
au système. Les fauteurs de communisme ne manquent pas
non plus de mettre à profit les antagonismes de race, les
divisions et les oppositions qui proviennent des différents
systèmes politiques, enfin le désarroi qui règne
dans le camp de la science séparée de Dieu, pour
s'insinuer dans les Universités et appuyer les principes
de leur doctrine sur des arguments pseudo-scientifiques.
Le libéralisme a frayé la
voie au communisme.
16. Pour comprendre comment le communisme
a réussi à se faire accepter sans examen par les
masses ouvrières, il faut se rappeler que les travailleurs
étaient déjà préparés à
cette propagande par l'abandon religieux et moral où ils
furent laissés par l'économie libérale. Le
système des équipes de travail ne leur donnait même
plus le temps d'accomplir les devoirs religieux les plus importants,
aux jours de fête : on ne s'est pas mis en peine de
construire des églises à proximité des usines
ni de faciliter la tâche du prêtre ; au contraire,
on a favorisé le laïcisme et continué son oeuvre.
On recueille donc l'héritage des erreurs tant de fois dénoncées
par Nos Prédécesseurs et par Nous-même ;
il n'y a pas à s'étonner qu'en un monde déjà
largement déchristianisé se propage l'erreur communiste.
Propagande insidieuse et étendue.
17. De plus, la diffusion si rapide des idées
communistes, qui s'infiltrent dans tous les pays grands et petits,
civilisés ou moins développés, au point qu'aucune
partie du monde n'y échappe, cette diffusion s'explique
par une propagande vraiment diabolique, telle que le monde n'en
a peut-être jamais vue : propagande dirigée
par un centre unique et qui s'adapte très habilement aux
conditions des différents peuples ; propagande qui
dispose de grands moyens financiers, d'organisations gigantesques,
de Congrès internationaux, de forces nombreuses et bien
disciplinées ; propagande qui se fait par des tracts
et des revues, par le cinéma, le théâtre et
la radio, dans les écoles et même dans les Universités,
qui envahit peu à peu tous les milieux même les meilleurs,
si bien que le poison pénètre presque insensiblement
et toujours davantage les esprits et les coeurs.
Conjuration du silence dans la presse.
18. Un troisième facteur contribue
largement à la diffusion du communisme, c'est la conjuration
du silence dans une grande partie de la presse mondiale non catholique.
Nous disons conjuration, car on ne saurait expliquer autrement
le fait qu'une presse aussi avide de commenter les menus incidents
de la vie quotidienne ait pu si longtemps garder le silence au
sujet des horreurs commises en Russie, au Mexique et dans une
grande partie de l'Espagne, qu'elle parle relativement peu d'une
organisation mondiale aussi vaste que le communisme dirigé
par Moscou. Cette conjuration est due en partie à des raisons
inspirées par une politique à courte vue ;
elle est favorisée par diverses organisations secrètes,
qui depuis longtemps cherchent à détruire l'ordre
social chrétien.
Russie et Mexique.
19. Cependant les douloureux effets de cette propagande sont sous nos yeux. Là où le communisme a
pu s'affirmer et dominer, - et ici Nous songeons
avec une particulière affection paternelle aux peuples
de la Russie et du Mexique,- il s'est efforcé par tous
les moyens de détruire (et il le proclame ouvertement)
la civilisation et la religion chrétiennes jusque dans
leurs fondements, d'en effacer tout souvenir du coeur des hommes,
spécialement de la jeunesse. Évêques et prêtres
ont été bannis, condamnés aux travaux forcés,
fusillés et mis à mort de façon inhumaine ;
de simples laïques, pour avoir défendu la religion,
ont été suspectés, malmenés, poursuivis
et traînés en prison et devant les tribunaux.
Horreurs du communisme en Espagne.
20. Et là où, comme en Notre
chère Espagne, le fléau communiste n'avait pas eu
le temps encore de faire sentir tous les effets de ses théories,
il s'est déchaîné, hélas ! avec
une violence plus furieuse. Ce n'est pas l'une ou l'autre église,
tel ou tel couvent qu'on a abattus, mais quand ce fut possible,
ce sont toutes les églises et tous les couvents et toute
trace de la religion chrétienne qu'on a voulu détruire,
même quand il s'agissait des monuments les plus remarquables
de l'art et de la science ! La fureur communiste ne s'est
pas contentée de tuer des évêques et des milliers
de prêtres, de religieux et de religieuses, s'en prenant
plus particulièrement à ceux et à celles
qui justement s'occupaient avec plus de zèle des ouvriers
et des pauvres, mais elle fit un nombre beaucoup plus grand de
victimes parmi les laïques de toute classe, qui, encore maintenant,
chaque jour, peut-on dire. sont massacrés en masse pour
le seul fait d'être bons chrétiens ou du moins opposés
à l'athéisme communiste. Et cette épouvantable
destruction est perpétrée avec une haine, une barbarie,
une sauvagerie qu'on n'aurait pas cru possibles en notre temps.
Aucun particulier de jugement sain, aucun homme d'État,
conscient de sa responsabilité, ne peut, sans frémir
d'horreur, penser que les événements d'Espagne pourraient
se répéter demain en d'autres nations civilisées.
Fruits naturels du système.
21. Or, on ne peut dire que de telles atrocités
soient de ces phénomènes passagers qui accompagnent
d'ordinaire toute grande révolution, des excès isolés
d'exaspération comme il s'en trouve dans toutes les guerres ;
non, ce sont les fruits naturels d'un système qui est dépourvu
de tout frein intérieur. Un frein est nécessaire
à l'homme pris individuellement comme à l'homme
vivant en société. Même les peuples barbares
trouvèrent ce frein dans la loi naturelle gravée
par Dieu dans l'âme humaine. Et quand cette loi naturelle
fut mieux observée, on vit des nations anciennes monter
à un niveau de grandeur qui étonne encore, plus
qu'il ne conviendrait, des observateurs superficiels de l'histoire.
Mais lorsque du coeur des hommes l'idée même de Dieu
s'efface, leurs passions débridées les poussent
à la barbarie la plus sauvage.
Lutte contre tout ce qui est divin.
22. C'est, hélas ! le spectacle
qui s'offre à nous : pour la première fois
dans l'histoire nous assistons à une lutte froidement voulue
et savamment préparée de l'homme contre " tout
ce qui est divin " (9). Le communisme est par sa nature
antireligieux et considère la religion comme " l'opium
du peuple ", parce que les principes religieux qui parlent
de la vie d'outre-tombe empêchent le prolétaire de
poursuivre la réalisation du paradis soviétique,
qui est de cette terre.
(9) Cf. II Thess. II, 4.
Le terrorisme.
23. Mais on ne foule pas aux pieds impunément
la loi naturelle et son Auteur : le communisme n'a pu et
ne pourra réaliser son but, pas même sur le plan
purement économique. Il est vrai qu'en Russie il a contribué
à secouer hommes et choses d'une longue et séculaire
inertie et à obtenir par des moyens souvent sans scrupules
quelques succès matériels ; mais nous savons
par des témoignages non suspects, dont certains sont récents,
que de fait, ce qu'il s'était promis, il ne l'a pas atteint ;
sans compter l'esclavage que le terrorisme a imposé à
des millions d'hommes. Même sur le terrain économique,
on ne peut se passer de la morale, du sentiment moral de la responsabilité,
pour lequel il n'y a pas de place dans un système aussi
matérialiste que le communisme. Pour en tenir lieu, il
n'y a que le terrorisme, tel que précisément nous
le voyons maintenant en Russie, où les anciens camarades
de conspiration et de lutte se détruisent les uns les autres :
un terrorisme qui. au demeurant, ne réussit pas à
endiguer la corruption morale, ni même à empêcher
la désorganisation de la structure sociale.
24. En parlant ainsi, Nous ne voulons aucunement
condamner en masse les peuples de l'Union Soviétique, auxquels
Nous portons une affection paternelle.
Nous savons que beaucoup d'entre eux gémissent
sous le joug qui leur est imposé de force par des hommes
souvent étrangers aux véritables intérêts
du pays et Nous reconnaissons que beaucoup d'autres ont été
trompés par des espérances fallacieuses. Ce que
Nous accusons, c'est le système, ses auteurs et ses fauteurs,
qui ont considéré la Russie comme un terrain plus
propice pour faire l'expérience d'une théorie élaborée
depuis des dizaines d'années, et qui de là continuent
à la propager dans le monde entier.
25. Après avoir exposé les erreurs
et les moyens d'action violents et trompeurs du communisme bolchevique
et athée, il est temps désormais, Vénérables
Frères, de leur opposer brièvement la vraie notion
de la " Cité humaine ", de la Société
humaine, telle que Vous la connaissez, et telle que nous l'enseignent
la raison et la révélation par l'intermédiaire
de l'Église Magistra gentium.
26. Au-dessus de tous les êtres, il
y a l'Être unique, suprême, souverain, c'est-à-dire
Dieu, Créateur tout-puissant de toutes choses, Juge infiniment
sage et juste de tous les hommes. Cette réalité
suprême de Dieu est la condamnation la plus absolue des
impudents mensonges du communisme. Ce n'est point, en effet, parce
que les hommes croient en Dieu que Dieu existe ; mais c'est
parce que Dieu existe que tout homme, ne fermant pas volontairement
les yeux devant la vérité, croit en Lui et Lui adresse
ses prières.
27. Ce que la raison et la foi disent de l'homme,
Nous l'avons résumé, quant aux points fondamentaux,
dans l'Encyclique sur l'éducation chrétienne (10).
(10) Lettre Encycl. Divini illius Magistri,
31 déc. 1929 (A. A. S., vol. XXI, 1930, pp. 49-86).
L'homme a une âme spirituelle et immortelle ;
il est une personne, admirablement pourvue par le Créateur
d'un corps et d'un esprit, un vrai " microcosme ",
comme disaient les anciens, c'est-à-dire un petit monde,
qui vaut (à lui seul) beaucoup plus que l'immense univers
inanimé. En cette vie et dans l'autre, l'homme n'a qu'un
Dieu pour fin dernière ; par la grâce sanctifiante,
il est élevé à la dignité de fils
de Dieu et incorporé au royaume de Dieu dans le corps mystique
du Christ. C'est pourquoi Dieu l'a doté de prérogatives
nombreuses et variées : le droit à la vie,
à l'intégrité du corps, aux moyens nécessaires
à l'existence ; le droit de tendre à sa fin
dernière dans la voie tracée par Dieu ; le
droit d'association, de propriété, et le droit d'user
de cette propriété.
28. Comme le mariage et le droit à
son usage naturel sont d'origine divine, ainsi la constitution
et les prérogatives fondamentales de la famille ont été
déterminées et fixées par le Créateur
lui-même, et non par les volontés humaines ni par
les faits économiques.
Dans l'Encyclique sur le mariage chrétien
(11) et dans Notre Encyclique, mentionnée plus haut, sur
l'éducation, Nous Nous sommes étendu longuement
sur ces questions.
(11) Lettre Encycl. Casti connubii,
31 déc. 1930 (A. A. S., vol. XXII, 1930, pp. 539-592).
Droits et devoirs mutuels de l'homme et
de la société.
29. En même temps Dieu destina l'homme
à vivre en société comme sa nature le demande.
Dans le plan du Créateur, la société est
un moyen naturel, dont l'homme peut et doit se servir pour atteindre
sa fin, car la société est faite pour l'homme et
non l'homme pour la société. Ce qui ne veut point
dire, comme le comprend le libéralisme individualiste,
que la société est subordonnée à l'utilité
égoïste de l'individu, mais que, par le moyen de l'union
organique avec la société, la collaboration mutuelle
rend possible à tous de réaliser la vraie félicité
sur terre : cela veut dire encore que c'est dans la société
que se développent toutes les aptitudes individuelles et
sociales données à l'homme par la nature, aptitudes
qui, dépassant l'intérêt immédiat du
moment, reflètent dans la société la perfection
de Dieu, ce qui est impossible, si l'homme reste isolé.
Ce dernier but de la société
est lui-même, en dernière analyse, ordonné
à l'homme, afin que, reconnaissant ce reflet des perfections
divines, par la louange et l'adoration, il le fasse remonter à
son Créateur. Seul l'homme, seule la personne humaine,
et non la collectivité en soi, est doué de raison
et de volonté moralement libre.
30. Ainsi de même que l'homme ne peut
se soustraire aux devoirs qui, selon la volonté de Dieu,
le lient envers la société civile, et que les représentants
de l'autorité ont le droit, dans les cas où l'individu
s'y refuserait sans raison légitime, de le contraindre
à l'accomplissement de son devoir; de même la société
ne peut frustrer l'homme des droits personnels que le Créateur
lui a concédés et dont Nous avons signalé
plus haut les plus importants ; elle ne peut lui en rendre,
par principe, l'usage impossible. Il est donc conforme à
la raison et à ses exigences qu'en dernier lieu toutes
les choses de la terre soient ordonnées à la personne
humaine, afin que, par son intermédiaire, elles retournent
au Créateur. À l'homme, à la personne humaine
s'applique vraiment ce que l'Apôtre des Gentils écrit
aux Corinthiens sur l'économie du salut : " Tout
est à vous, mais vous êtes au Christ et le Christ
est à Dieu " (12). Tandis que le communisme,
renversant l'ordre des relations entre l'homme et la société,
appauvrit la personne humaine, voilà les hauteurs où
s'élèvent la raison et la révélation
!
(12) I Cor. III, 23.
L'ordre économique et social.
31. De l'ordre économique et social
Léon XIII a exposé les principes directeurs dans
l'Encyclique sur la question du travail (13), ces principes, dans
Notre Encyclique sur la reconstruction de l'ordre social (14).
(13) Lettre Encycl. Rerum novarum, 15 mai 1891 (Acta Leonis XIII, vol. IV, pp. 177-209).
(14) Lettre Encycl. Quadragesimo anno,
15 mai 1931 (A. A. S., vol. XIII, 1931, pp. 177-228).
Nous les avons adaptés aux exigences
du temps présent. De plus, insistant encore sur la doctrine
séculaire de l'Église touchant le caractère
individuel et social de la propriété privée,
Nous avons précisé le droit et la dignité
du travail, les rapports de collaboration qui doivent exister
entre ceux qui possèdent le capital et les travailleurs,
le salaire dû en stricte justice à l'ouvrier pour
lui et pour sa famille.
32. Dans cette même Encyclique, Nous
avons montré que les moyens de sauver le monde actuel de
la ruine dans laquelle le libéralisme amoral nous a plongés,
ne consistent ni dans la lutte des classes ni dans la terreur,
beaucoup moins encore dans l'abus autocratique du pouvoir de l'État,
mais dans l'instauration d'un ordre économique inspiré
par la justice sociale et les sentiments de la charité
chrétienne. Nous avons montré comment une saine
prospérité doit se baser sur les vrais principes
d'un corporatisme sain qui respecte la hiérarchie sociale
nécessaire, et comment toutes les corporations doivent
s'organiser dans une harmonieuse unité, en s'inspirant
du bien commun de la société. La mission principale
et la plus authentique du pouvoir civil est précisément
de promouvoir efficacement cette harmonie et la coordination de
toutes les forces sociales.
Hiérarchie sociale et prérogatives
de l'État.
33. Afin d'assurer cette collaboration organique
et cette tranquille harmonie, la doctrine catholique revendique
pour l'État la dignité et l'autorité d'un
vigilant et prévoyant défenseur des droits divins
et humains, dont les Saintes Écritures et les Pères
de l'Église parlent si souvent. Il est faux que tous les
hommes aient les mêmes droits dans la société
civile et qu'il n'existe aucune hiérarchie légitime.
Qu'il nous suffise de rappeler les Encycliques de Léon
XIII, indiquées plus haut, en particulier celle qui concerne
le pouvoir de l'État (15) et celle qui traite de la constitution
chrétienne de l'État (16).
(15) Lettre Encycl. Diuturnum illud, 20 juin 1881 (Acta Leonis XIII, vol. I, pp. 210-222).
(16) Lettre Encycl. lmmortale Dei,
1er nov. 1885 (Acta Leonis XIII, vol.
II, pp. 146-168).
Ces Encycliques exposent clairement au catholique
les principes de la raison et de la foi qui le rendront capable
de se prémunir contre les erreurs et les dangers de la
conception bolchevique de l'État. La spoliation des droits
et l'asservissement de l'homme, la négation de l'origine
première et transcendante de l'État et de son pouvoir,
l'horrible abus de l'autorité publique au service du terrorisme
collectiviste, tout cela est précisément le contraire
de ce qu'exigent la morale naturelle et la volonté du Créateur.
La société civile et la personne humaine tirent
leur origine de Dieu et sont par lui mutuellement ordonnées
l'une à l'autre ; aucune des deux, par conséquent,
ne peut se soustraire à ses devoirs envers l'autre, ni
renier ou diminuer les droits de l'autre.
C'est Dieu qui a réglé ces rapports
mutuels dans leurs lignes essentielles ; le communisme commet
une usurpation injuste quand il impose, au lieu de la loi divine
basée sur les principes immuables de la vérité
et de la charité, un programme politique de parti, provenant
de l'arbitraire humain et tout rempli de haine.
34. Quand elle enseigne cette lumineuse doctrine,
l'Église n'a pas d'autre but que de réaliser l'heureux
message chanté par les anges sur la grotte de Bethléem,
à la naissance du Rédempteur : " Gloire
à Dieu... et paix aux hommes... " (17) ;
paix véritable et vraie félicité, même
ici-bas, autant qu'il est possible, en vue de préparer
la félicité éternelle, mais paix réservée
aux hommes de bonne volonté.
(17) Lc. II, 14.
Cette doctrine se tient à égale
distance des erreurs extrêmes comme des exagérations
des partis ou des systèmes qui s'y rattachent : elle
garde toujours l'équilibre de la justice et de la vérité ;
elle proclame la juste mesure dans la théorie et en assure
la réalisation progressive dans la pratique, s'efforçant
de concilier les droits et les devoirs de tous, l'autorité
avec la liberté, la dignité de l'individu avec celle
de l'État, la personnalité humaine du subordonné
avec l'origine divine du pouvoir ; la juste soumission, l'amour
ordonné de soi-même, de sa famille et de sa propre
patrie avec l'amour des autres familles et des autres peuples,
sentiment fondé sur l'amour de Dieu, père, premier
principe et fin dernière de tous les hommes. Elle ne sépare
pas le souci modéré des biens temporels de la sollicitude
pour les biens éternels. Si elle subordonne les premiers
aux autres, suivant la parole de son divin fondateur: " Cherchez
d'abord le royaume de Dieu et sa justice et tout le reste vous
sera donné par surcroît " (18), elle est
bien loin toutefois de se désintéresser des choses
humaines et d'entraver le progrès et les avantages matériels :
au contraire, elle les aide et les favorise de la manière
la plus raisonnable et la plus efficace. Ainsi, bien que l'Église
n'ait jamais, sur le terrain économique et social, présenté
de système technique déterminé, ce qui d'ailleurs
ne lui appartient pas, elle a pourtant clairement indiqué,
sur certains points, des directives qui, tout en s'adaptant dans
le concret à des applications diverses selon les différentes
conditions de temps, de lieux et de peuples, montrent la bonne
voie pour assurer l'heureux progrès de la société.
(18) Mt. VI, 33.
35. La sagesse, la valeur de cette doctrine
est admise par tous ceux qui la connaissent véritablement.
Avec raison, des hommes d'État éminents ont pu affirmer
qu'après avoir étudié les divers systèmes
sociaux, ils n'avaient rien trouvé de plus sage que les
principes exposés dans les Encycliques Rerum novarum
et Quadragesimo anno. Jusque dans les pays non catholiques,
et même non chrétiens, on reconnaît la grande
valeur sociale des doctrines de l'Église. C'est ainsi qu'un
homme politique éminent, non chrétien, de l'Extrême-Orient,
n'hésitait pas à proclamer, il y a un mois à
peine, que l'Église avec sa doctrine de paix et de fraternité
chrétienne apporte une très précieuse contribution
à l'établissement et au maintien si laborieux de
la paix entre les nations. Enfin, des rapports authentiques arrivant
au Centre de la Chrétienté affirment que les communistes
eux-mêmes, s'ils ne sont pas totalement corrompus, lorsqu'on
leur expose la doctrine sociale de l'Église, en reconnaissent
la supériorité sur les doctrines de leurs chefs
et de leurs maîtres. Ceux que la passion aveugle et à
qui la haine ferme les yeux devant la lumière de la vérité,
ceux-là seuls la combattent obstinément.
36. Mais les ennemis de l'Église, forcés
de reconnaître la sagesse de sa doctrine, l'accusent cependant
de n'avoir pas su confronter ses actes à ses principes
et affirment en conséquence la nécessité
de chercher d'autres voies. Combien cette accusation est fausse
et injuste, toute l'histoire du Christianisme le démontre.
Pour ne rappeler ici que quelques faits caractéristiques,
c'est le Christianisme qui, le premier, proclama généreusement,
avec une ardeur et une conviction inconnues aux siècles
précédents, la vraie et universelle fraternité
de tous les hommes, à quelque race ou condition qu'ils
appartiennent; il contribua ainsi puissamment à l'abolition
de l'esclavage, non par des révoltes sanguinaires, mais
par la force intérieure de sa doctrine, en faisant voir
à l'orgueilleuse patricienne de Rome, dans son esclave,
une soeur dans le Christ.
C'est le Christianisme qui adore le Fils de
Dieu fait homme par amour des hommes et devenu " Fils
du Charpentier ", " Charpentier "
lui-même (19) ; c'est le Christianisme qui consacra
la vraie dignité du travail manuel, tâche autrefois
méprisée, au point que l'honnête Marcus Tullius
Cicéron, résumant l'opinion générale
de son temps, ne craignit pas d'écrire ces paroles qui,
aujourd'hui, feraient honte à n'importe quel sociologue
: " Tous les artisans s'occupent de métiers méprisables,
car l'atelier ne peut rien avoir de noble (20) ".
(19) Cf. Mt. XIII, 55; Mc. VI, 3.
(20) De officiis, I, XLII.
37. Fidèle à ses principes,
l'Église a régénéré l'humanité.
Sous son influence, ont surgi d'admirables oeuvres de charité,
des corporations puissantes d'artisans et de travailleurs de toutes
catégories : le libéralisme du siècle
passé s'en est moqué, parce qu'elles étaient
des organisations du moyen âge ; mais elles s'imposent
aujourd'hui à l'admiration de nos contemporains, qui, en
divers pays, cherchent à les faire revivre. Lorsque d'autres
courants entravaient son oeuvre et empêchaient son influence
salutaire, l'Église, et cela jusqu'à nos jours,
ne cessait pas d'avertir les égarés. Il suffit de
rappeler avec quelle fermeté, quelle énergie et
quelle constance Notre Prédécesseur Léon
XIII a revendiqué pour l'ouvrier le droit d'association,
que le libéralisme régnant dans les plus puissants
États s'acharne à lui refuser. Même à
l'heure actuelle, la doctrine de l'Église exerce une influence
plus grande qu'il ne paraît ; car le pouvoir des idées
sur les faits est certainement considérable, bien qu'il
soit invisible à mesurer.
38. On peut dire en toute vérité
que l'Église, à l'imitation du Christ, a passé
à travers les siècles en faisant du bien à
tous. Il n'y aurait ni socialisme ni communisme si les chefs des
peuples n'avaient pas dédaigné ses enseignements
et ses maternels avertissements. Mais ils ont voulu élever,
sur les bases du libéralisme et du laïcisme, d'autres
constructions sociales, qui tout d'abord paraissaient puissantes
et grandioses; mais on vit bientôt qu'elles n'avaient pas
de fondements solides ; elles s'écroulent misérablement
l'une après l'autre, comme doit s'écrouler fatalement
tout ce qui ne repose pas sur l'unique pierre angulaire qui est
Jésus-Christ.
39. Telle est, Vénérables Frères,
la doctrine de l'Église, la seule qui puisse apporter la
vraie lumière, dans les choses sociales comme dans les
autres problèmes, la seule doctrine de salut en face de
l'idéologie communiste. Mais il faut que cette doctrine
passe dans la pratique de la vie, suivant l'avertissement de
l'Apôtre saint Jacques : " Agissez d'après
cet enseignement, et ne vous contentez pas de l'écouter,
en vous abusant vous-même " (21) ; voilà
pourquoi la tâche la plus urgente, à l'heure actuelle,
c'est d'appliquer énergiquement les remèdes appropriés
et efficaces pour détourner la révolution menaçante
qui se prépare.
(21) Jac. I, 22.
Nous en avons la ferme confiance, l'acharnement
avec lequel les fils de ténèbres travaillent jour
et nuit à leur propagande matérialiste et athée
sera du moins pour les fils de lumière un stimulant de
piété, leur inspirera un zèle égal
et même plus grand pour l'honneur de la Majesté divine.
40. Que faut-il donc faire, quels remèdes
employer pour défendre le Christ et la civilisation chrétienne
contre cet ennemi pernicieux ? Comme un père au milieu
du cercle de famille. Nous voudrions, pour ainsi dire dans l'intimité,
vous entretenir des devoirs que le grand combat d'aujourd'hui
impose à tous les fils de l'Église, et même
aux enfants qui se sont éloignés d'elle Nous adressons
ce paternel avertissement.
Remède fondamental.
41. Comme aux époques des plus violentes
tempêtes dans l'histoire de l'Église, aujourd'hui
encore le remède fondamental consiste dans une rénovation
sincère de la vie privée et publique selon les principes
de l'Évangile chez tous ceux qui se glorifient d'appartenir
au Christ, afin qu'ils soient vraiment le sel de la terre et préservent
la société humaine de la corruption totale.
42. Avec un sentiment de profonde reconnaissance
envers le Père des lumières, de qui descend " tout
don excellent et toute grâce parfaite " (22),
Nous voyons partout les signes consolants de ce renouveau spirituel,
non seulement dans les âmes particulièrement choisies
qui, à notre époque, se sont élevées
jusqu'au sommet de la plus sublime sainteté et dans les
âmes toujours plus nombreuses qui tendent généralement
vers ces hauteurs de lumière, mais encore dans une renaissance
de piété sentie et vécue, au sein de toutes
les classes sociales, même les plus cultivées, comme
Nous l'avons rappelé récemment dans Notre Motu proprio
In multis solaciis du 2 octobre dernier, à l'occasion
de la réorganisation de l'Académie Pontificale des
Sciences (23).
(22) Jac. I, 17.
(23) A. A. S., vol. XXVIII (1936),
pp. 421-424.
43. Cependant, il faut avouer que dans ce
travail de rénovation spirituelle il reste encore beaucoup
à faire. Même dans les pays catholiques, un trop
grand nombre de personnes ne sont pour ainsi dire que des catholiques
de nom. Tout en observant plus ou moins fidèlement les
pratiques les plus essentielles de la religion qu'ils se vantent
de professer, un trop grand nombre n'ont pas le souci de perfectionner
leurs connaissances religieuses, d'acquérir des convictions
plus intimes et plus profondes ; ils s'appliquent encore
moins à vivre de telle sorte qu'à l'apparence extérieure
corresponde vraiment la beauté intérieure d'une
conscience droite et pure, comprenant et accomplissant tous ses
devoirs sous le regard de Dieu. Cette religion de façade,
vaine et trompeuse apparence, déplaît souverainement
au Divin Sauveur, car I1 veut que tous adorent le Père
" en esprit et en vérité " (24).
Celui qui ne vit pas véritablement et sincèrement
la foi qu'il professe ne saurait résister longtemps au
vent de persécution et à la tempête violente
qui souffle aujourd'hui ; il sera misérablement emporté
par le nouveau déluge qui menace le monde, et, tout en
se perdant lui-même, il fera du nom chrétien un objet
de dérision.
(24) Jn, IV, 23.
Détachement des biens de la terre.
44. Ici, Vénérables Frères,
Nous voulons rappeler avec une particulière insistance
deux préceptes de Notre-Seigneur, qui s'appliquent tout
spécialement aux conditions présentes du genre humain :
le détachement des biens de la terre et la loi de charité.
" Bienheureux les pauvres en esprit ",
telles furent les premières paroles tombées des
lèvres du Divin Maître, dans le sermon sur la montagne
(25). Cette leçon est plus nécessaire que jamais,
à notre époque de matérialisme avide des
biens et des jouissances terrestres.
(25) Mt. V, 3.
Tous les chrétiens, riches ou pauvres,
doivent tenir toujours leurs regards fixés vers le ciel,
et ne jamais oublier que " nous n'avons pas ici-bas
de cité permanente, mais nous cherchons celle qui est à
venir " (26).
(26) Heb. XIII, 14.
Les riches ne doivent pas mettre leur bonheur
dans les biens de la terre ni consacrer le meilleur de leur effort
à la conquête de ces biens ; mais qu'ils se
considèrent comme de simples administrateurs tenus de rendre
des comptes au Maître suprême, qu'il se servent de
leurs richesses comme de moyens précieux que Dieu leur
accorde pour faire du bien : qu'ils ne manquent pas de distribuer
leur superflu aux pauvres, selon le précepte évangélique
(27). Sinon, ils verront se réaliser pour eux-mêmes
et leurs richesses le jugement sévère de l'Apôtre
saint Jacques : " À vous maintenant, riches !
Pleurez, éclatez en sanglots. à la vue des misères
qui vont fondre sur vous. Vos richesses sont pourries et vos vêtements
sont mangés de vers. Votre or et votre argent se sont rouillés
et leur rouille rendra témoignage contre vous, et comme
un feu dévorera vos chairs. Vous avez amassé des
trésors de colère dans les derniers jours "
(28).
(27) Cf. Lc. XI. 41.
(28) Jac. V. 1-3.
45. Quant aux pauvres, tout en cherchant selon
les lois de charité et de justice à se pourvoir
du nécessaire et même à améliorer leur
sort, ils doivent toujours rester, eux aussi. " des
pauvres en esprit " (29), plaçant dans leur estime
les biens spirituels au-dessus des biens et des jouissances terrestres,
qu'ils se souviennent qu'on ne réussira jamais à
faire disparaître de ce monde les misères, les douleurs
et les tribulations, qu'à cette loi personne n'échappe.
Il faut donc à tous la patience, cette patience chrétienne
qui réconforte le coeur par les promesses divines d'un
bonheur éternel. " Prenez donc patience, mes
frères. - dirons-Nous encore avec saint Jacques, - jusqu'à
l'avènement du Seigneur. Voyez, le laboureur, dans l'espérance
du précieux fruit de la terre, attend patiemment jusqu'à
ce qu'il reçoive la pluie de l'automne et celle du printemps.
Vous aussi, soyez patients, et affermissez vos coeurs, car l'avènement
du Seigneur est proche " (30). C'est ainsi que s'accomplira
la consolante promesse de Notre-Seigneur : " Bienheureux
les pauvres ! " Ce n'est pas une vaine consolation
ni une promesse trompeuse comme celles des communistes, mais ce
sont des paroles de vie et de vérité profonde, qui
se réalisent pleinement ici-bas et ensuite dans l'éternité.
Dans ces paroles et dans l'espérance du royaume céleste
qui déjà leur appartient, " car le royaume
de Dieu est à vous " (31), a proclamé
Notre-Seigneur, combien de pauvres trouvent un bonheur que des
riches cherchent en vain dans leur fortune, toujours inquiets
et tourmentés par le désir insatiable de posséder
davantage.
(29) Mt. V, 3.
(30) Jac. V. 7, 8.
(31) Lc. VI, 20.
La charité chrétienne.
46. Mais il y a un remède encore plus
efficace, qui doit atteindre plus directement le mal actuel, c'est
le précepte de la charité. Nous voulons parler de
cette charité chrétienne " patiente et
bonne " (32). qui sait éviter les airs de protection
humiliante et toute ostentation ; charité qui, depuis
les débuts du Christianisme, a gagné au Christ les
plus pauvres d'entre les pauvres, les esclaves. Nous remercions
tous ceux qui se sont dévoués et se consacrent encore
aux oeuvres de miséricorde corporelle et spirituelle, depuis
les
(32) I Cor. XIII, 4.
Conférences de Saint-Vincent de Paul
jusqu'aux grandes organisations de service social récemment
établies. À mesure que les ouvriers et les pauvres
ressentiront les bienfaits de cet esprit d'amour, animé
par la vertu du Christ, ils se dépouilleront de ce préjugé
que le Christianisme a perdu de son efficacité et que l'Église
est du côté de ceux qui exploitent le travail.
47. Mais quand Nous voyons cette foule d'indigents
accablés par la misère et pour des causes dont ils
ne sont pas responsables, et à côté d'eux,
tant de riches qui se divertissent sans penser aux autres, qui
gaspillent des sommes considérables pour des choses futiles,
Nous ne pouvons Nous empêcher de constater avec douleur
que non seulement la justice n'est pas suffisamment observée,
mais que le commandement de la charité reste encore incompris
et n'est pas vécu dans la pratique quotidienne. Aussi,
Vénérables Frères, Nous désirons que,
par la parole et la plume, on s'attache à faire mieux connaître
ce précepte divin, signe précieux et marque distincte
des vrais disciples du Christ. En nous apprenant à voir
Jésus lui-même dans ceux qui souffrent, la charité
nous fait un devoir d'aimer nos frères comme le Divin Sauveur
nous a aimés, jusqu'au renoncement, et, s'il le faut, jusqu'au
sacrifice de la vie. Que l'on médite souvent les paroles
consolantes mais en même temps terribles que le Juge Suprême
prononcera dans la sentence du Jugement dernier : " Venez,
les bénis de mon Père: - car j'ai eu faim, et vous
m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, et vous
m'avez donné à boire. - En vérité,
je votre le dis, toutes les fois que vous l'avez fait au plus
petit de mes frères, c'est à moi que vous l'avez
fait " (33).
(33) Mt. XXV, 34-40.
Et d'autre part : - " Retirez-vous
de moi. maudits, allez au feu éternel : - car j'ai
eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger; j'ai
eu soif, et vous ne m'avez pas donné à boire. -
En vérité, je vous le dis, chaque fois que vous
ne l'avez pas fait à l'un de ces petits, c'est à
moi que vous ne l'avez pas fait " (34).
(34) Mt. XXV. 41-45.
48. Ainsi donc, pour mériter la vie
éternelle, pour être en mesure de secourir efficacement
les pauvres, il faut revenir à une vie plus modeste, renoncer
aux plaisirs, souvent coupables, que le monde actuel offre si
abondamment, en un mot, s'oublier soi-même par amour du
prochain. Le " commandement nouveau " (comme
l'appelle Notre-Seigneur)(35), la charité chrétienne
contient une puissance divine de régénération ;
si on l'observe fidèlement, elle fera naître dans
les âmes une paix intérieure que le monde ne connaît
pas : elle apportera un remède efficace aux maux qui
tourmentent l'humanité.
(35) Jn. XIII, 34.
Devoir de stricte justice.
49. Mais pour être authentiquement vraie,
la charité doit toujours tenir compte de la justice. L'Apôtre
nous enseigne que " celui qui aime son prochain a accompli
la loi " ; et il en donne la raison : " ces
commandements : Tu ne commettras point d'adultère ;
tu ne tueras point ; tu ne déroberas point, et ceux
qu'on pourrait citer encore, se résument dans cette parole :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même " (36).
Puisque selon l'Apôtre, tous les devoirs se ramènent
au seul précepte de la charité, cette vertu commande
aussi les obligations de stricte justice, comme le devoir de ne
pas tuer et de ne pas commettre de vol. Une prétendue charité
qui prive l'ouvrier du salaire auquel il a un droit strict n'a
rien de la vraie charité, ce n'est qu'un titre faux, un
simulacre de charité. L'ouvrier ne doit pas recevoir à
titre d'aumône ce qui lui revient en justice ; il n'est
pas permis de se dérober aux graves obligations imposées
par la justice en accordant quelques dons à titre de miséricorde.
La charité et la justice imposent des devoirs, souvent
par rapport au même objet, mais sous un aspect différent :
lorsqu'il s'agit des obligations d'autrui envers eux, les ouvriers
ont le droit de se montrer particulièrement sensibles par
conscience de leur propre dignité.
(36) Rom. XIII, 8, 9.
50. Aussi Nous Nous adressons tout particulièrement
à vous, patrons et industriels chrétiens, dont la
tâche est souvent si difficile parce que vous portez le
lourd héritage des fautes d'un régime économique
injuste, qui a exercé ses ravages durant plusieurs générations ;
songez à vos responsabilités. Il est malheureusement
trop vrai que les pratiques admises en certains milieux catholiques
ont contribué à ébranler la confiance des
travailleurs dans la religion de Jésus-Christ. On ne voulait
pas comprendre que la charité chrétienne exige la
reconnaissance de certains droits qui appartiennent à l'ouvrier
et que l'Église lui a explicitement reconnus. Que faut-il
penser des manoeuvres de quelques patrons catholiques qui, en
certains endroits, ont réussi à empêcher la
lecture de Notre Encyclique Quadragesimo anno, dans leur
églises patronales ? Que dire de ces industriels catholiques
qui n'ont cessé jusqu'à présent de se montrer
hostiles à un mouvement ouvrier que Nous avons Nous-même
recommandé ? N'est-il pas déplorable qu'on
ait parfois abusé du droit de propriété,
reconnu par l'Église, pour frustrer l'ouvrier du juste
salaire et des droits sociaux qui lui reviennent ?
Justice sociale.
51. En effet, outre la justice commutative,
il y a aussi la justice sociale, qui impose des devoirs auxquels
patrons et ouvriers n'ont pas le droit de se soustraire. C'est
précisément la fonction de la justice sociale d'imposer
aux membres de la communauté tout ce qui est nécessaire
au bien commun. Mais de même que dans l'organisme vivant
on pourvoit aux besoins du corps entier en donnant à chacune
des parties et à chacun des membres ce qu'il leur faut
pour remplir leurs fonctions, ainsi dans l'organisme social, pour
assurer le bien commun de toute la collectivité, il faut
accorder à chacune des parties et à chacun des membres,
c'est-à-dire à des hommes qui ont la dignité
de personnes, ce qui leur est nécessaire pour l'accomplissement
de leurs fonctions sociales. La réalisation de la justice
sociale produira une activité intense de toute la vie économique,
dans la paix et dans l'ordre, manifestant ainsi la santé
du corps social, tout comme la santé du corps humain se
reconnaît à l'harmonieuse et bienfaisante synergie
des activités organiques.
52. Mais la justice sociale demande que les
ouvriers puissent assurer leur propre subsistance et celle de
leur famille par un salaire proportionné ; qu'on les
mette en mesure d'acquérir un modeste avoir, afin de prévenir
ainsi un paupérisme général qui est une véritable
calamité ; qu'on leur vienne en aide par un système
d'assurances publiques ou privées qui les protègent
au temps de la vieillesse, de la maladie ou du chômage.
En résumé. Nous réitérons la déclaration
que Nous avons faite dans l'Encyclique Quadragesimo anno :
" L'organisme économique et social sera sainement
constitué et atteindra sa fin, alors seulement qu'il procurera
à tous et à chacun de ses membres tous les biens
que les ressources de la nature et de l'industrie, ainsi que l'organisation
vraiment sociale de la vie économique, ont le moyen de
leur procurer. Ces biens doivent être assez abondants pour
satisfaire aux besoins d'une honnête subsistance et pour
élever les hommes à ce degré d'aisance et
de culture qui, pourvu qu'on en use sagement, ne met pas obstacle
à la vertu, mais en facilite au contraire singulièrement
l'exercice " (37).
(37) Lettre Encycl. Quadragesimo anno,
15 mai 1931 (A. A. S., vol. XXIII, 1931, p. 202).
53. Comme il arrive de plus en plus dans le
salariat, la justice ne peut être observée par chacun
que si tous s'accordent à la pratiquer ensemble moyennant
des institutions qui relient les uns aux autres les employeurs
afin d'éviter une concurrence incompatible avec la justice
due aux travailleurs ; alors, le devoir des entrepreneurs
et des patrons est de promouvoir, de soutenir ces institutions
nécessaires qui deviennent le moyen normal par lequel la
justice peut être satisfaite. Mais que les travailleurs
se souviennent aussi de leurs devoirs de charité et de
justice, c'est en respectant ces obligations qu'il pourront mieux
sauvegarder leurs propres intérêts.
54. Et si l'on considère l'ensemble
de la vie économique. - Nous l'avons dit déjà
dans Notre Encyclique Quadragesimo anno, - ce n'est que
par un corps d'institutions professionnelles et interprofessionnelles,
fondées sur des bases solidement Chrétiennes, reliées
entre elles et formant sous des formes diverses, adaptées
aux régions et aux circonstances, ce qu'on appelait la
Corporation, ce n'est que par ces institutions que l'on pourra
faire régner dans les relations économiques et sociales
l'entraide mutuelle de la justice et de la charité.
55. Pour donner à cette action sociale
une plus grande efficacité, il est indispensable d'étudier
et de faire connaître toujours davantage les problèmes
sociaux à la lumière de la doctrine de l'Église,
et sous l'égide de l'Autorité établie par
Dieu dans l'Église.
Si la conduite de certains catholiques a laissé
à désirer dans le domaine économique et social,
la cause en fut souvent que ces catholiques ne connaissaient pas
assez, n'avaient pas assez médité les enseignements
des Souverains Pontifes sur ce sujet. Aussi est-il absolument
nécessaire de développer dans toutes les classes
de la société une formation sociale plus intense,
en rapport avec les degrés divers de la culture intellectuelle,
et de n'épargner aucun soin, aucune industrie pour assurer
aux enseignements de l'Église la plus large diffusion,
surtout parmi la classe ouvrière. Que les esprits soient
éclairés par la sûre lumière de la
doctrine catholique ; que les volontés soient inclinées
à la suivre et à l'appliquer, comme norme de la
vie morale, par l'accomplissement consciencieux des multiples
devoirs sociaux. On combattra ainsi cette incohérence,
cette discontinuité dans la vie chrétienne, que
Nous avons déplorée tant de fois, et qui fait que
certains hommes, apparemment fidèles à remplir leurs
devoirs religieux, mènent, avec cela, par un déplorable
dédoublement de conscience, dans le domaine du travail,
de l'industrie ou de la profession, dans leur commerce ou leur
emploi, une vie trop peu conforme aux exigences de la justice
et de la charité chrétienne ; d'où scandale
pour les faibles, et facile prétexte offert aux méchants
de jeter sur l'Église elle-même le discrédit.
56. À cette oeuvre de rénovation,
la presse catholique peut largement contribuer. La presse peut
et doit, tout d'abord, s'efforcer sous des formes variées
et attrayantes, de faire toujours mieux connaître la doctrine
sociale : donner des informations exactes, mais suffisamment
abondantes, sur l'activité des ennemis, et des indications
sur les moyens de combat qui se sont révélés
plus efficaces dans les divers pays ; enfin, proposer des
suggestions utiles et mettre en garde contre les ruses et les
tromperies avec lesquelles les communistes s'appliquent et sont
déjà parvenus à gagner à leur cause
des hommes qui sont pourtant de bonne foi.
57. Sur ce dernier point, Nous avons déjà
insisté dans Notre allocution du 12 mai de l'année
dernière, mais Nous croyons nécessaire, Vénérables
Frères, d'attirer de nouveau, d'une façon spéciale,
votre attention. Le communisme athée s'est montré
au début, tel qu'il était, dans toute sa perversité,
mais bien vite il s'est aperçu que de cette façon
il éloignait de lui les peuples : aussi a-t-il changé
de tactique et s'efforce-t-il d'attirer les foules par toutes
sortes de tromperies, en dissimulant ses propres desseins sous
des idées en elles-mêmes bonnes et attrayantes. Ainsi,
voyant le commun désir de paix, les chefs du communisme
feignent d'être les plus zélés fauteurs et
propagateurs du mouvement pour la paix mondiale ; mais, en
même temps, ils excitent à une lutte de classes qui
fait couler des fleuves de sang, et sentant le manque d'une garantie
intérieure de paix, ils recourent à des armements
illimités. Ainsi encore, sous divers noms qui ne font pas
même allusion au communisme, ils fondent des associations
franchement catholiques et religieuses.
Ainsi, sans rien abandonner de leurs principes
pervers, ils invitent les catholiques à collaborer avec
eux sur le terrain humanitaire et charitable comme on dit, en
proposant parfois même des choses entièrement conformes
à l'esprit chrétien et à la doctrine de l'Église.
Ailleurs, ils poussent l'hypocrisie jusqu'à
faire croire que le communisme, dans les pays de plus grande foi
et de civilisation plus avancée, revêtira un aspect
plus doux, n'empêchera pas le culte religieux et respectera
la liberté de conscience. Il y en a même qui, s'en
rapportant à certaines modifications introduites depuis
peu dans la législation soviétique, en concluent
que le communisme est près d'abandonner son programme de
lutte contre Dieu.
58. Veillez, Vénérables Frères,
à ce que les fidèles ne se laissent pas tromper.
Le communisme est intrinsèquement pervers, et l'on ne peut
admettre sur aucun terrain la collaboration avec lui de la part
de quiconque veut sauver la civilisation chrétienne. Si
quelques-uns, induits en erreur, coopéraient à la
victoire du communisme dans leur pays, ils tomberaient les premiers,
victimes de leur égarement; et plus les régions
où le communisme réussit à pénétrer
se distinguent par l'antiquité et la grandeur de leur civilisation
chrétienne, plus la haine des " sans-Dieu "
se montrera dévastatrice.
59. Mais " si le Seigneur ne garde
la cité, c'est en vain que veille son gardien "
(38). Aussi, comme dernier et très puissant remède,
Nous vous recommandons, Vénérables Frères,
de promouvoir et d'intensifier, le plus efficacement possible,
dans vos diocèses, le double esprit de prière et
de pénitence chrétienne.
Quand les Apôtres demandèrent
au Sauveur pourquoi ils n'avaient pu, eux, délivrer de
l'esprit malin un démoniaque, le Seigneur répondit :
" De pareils démons ne se chassent que par la
prière et par le jeûne " (39). Le mal qui
aujourd'hui ravage l'humanité ne pourra de même être
vaincu que par une sainte et universelle croisade de prière
et de pénitence. Et Nous recommandons tout spécialement
aux Ordres contemplatifs d'hommes et de femmes de redoubler leurs
supplications et leurs sacrifices, pour obtenir du Ciel en faveur
de l'Église un vigoureux appui dans les luttes présentes,
grâce à la puissante intercession de la Vierge Immaculée,
elle qui écrasa jadis la tête de l'antique serpent
et reste toujours depuis lors, la sûre défense et
l'invincible " Secours des Chrétiens ".
(38) Ps. CXXVI, I.
(39) Mt. XVII, 21.
60. Pour l'oeuvre mondiale de salut dont Nous
venons de tracer les grandes lignes, pour l'application des remèdes
que Nous avons indiqués brièvement, les ministres
et ouvriers évangéliques désignés
par le divin Roi Jésus-Christ, ce sont en premier lieu
les prêtres. Par vocation spéciale, sous la conduite
de la hiérarchie et dans une union de filiale obéissance
au Vicaire du Christ sur la terre, les prêtres ont reçu
la mission de garder allumé dans le monde le flambeau de
la foi, et d'infuser aux fidèles cette surnaturelle confiance
avec laquelle l'Église, au nom du Christ, a combattu, victorieusement,
tant d'autres combats : " la victoire qui vainc
le monde, c'est notre loi " (40).
(40 I Jn. V, 4.
61. Et en particulier, Nous rappelons aux
prêtres l'exhortation si souvent répétée,
de Notre Prédécesseur Léon XIII,. d'aller
à l'ouvrier. Cette exhortation, Nous la faisons Nôtre
et la complétons : " Allez à l'ouvrier,
spécialement à l'ouvrier pauvre, et en général
allez aux pauvres ", suivant en cela les enseignements
de Jésus et de son Église. Les pauvres, en effet,
sont les plus exposés aux pièges des fauteurs de
troubles, qui exploitent leur condition misérable pour
allumer en eux l'envie contre les riches et les exciter à
s'emparer de vive force de ce qui leur semble injustement refusé
par la fortune. Et si le prêtre ne va pas vers les ouvriers
pour les mettre en garde contre les préjugés et
les fausses doctrines ou pour les en détromper, ils deviendront
une proie facile pour les apôtres du communisme.
62. Nous reconnaissons qu'un grand effort
a été fait dans ce sens, surtout depuis les Encycliques
Rerum novarum et Quadragesimo anno, et c'est avec
une paternelle complaisance que Nous saluons le zèle industrieux
de tant d'Évêques et de prêtres, qui inventent,
qui essayent (toujours avec les précautions voulues) de
nouvelles méthodes d'apostolat mieux adaptées aux
exigences modernes. Mais tout cela est encore trop peu pour les
besoins de l'heure présente. Quand la patrie est en danger,
tout ce qui n'est pas strictement indispensable ou directement
ordonné à la pressante nécessité de
la défense commune passe au second plan. Ainsi, dans le
cas présent, toute autre oeuvre, si belle, si bonne qu'elle
soit, doit céder la place devant la nécessité
vitale de sauver les bases mêmes de la foi et de la civilisation
chrétienne. Que les prêtres donc, dans les paroisses,
sans préjudice bien entendu de ce que réclame le
soin ordinaire des fidèles, que les prêtres réservent
la plus grande et la meilleure partie de leurs forces et de leur
activité pour regagner les masses ouvrières au Christ
et à l'Église et pour faire pénétrer
l'esprit chrétien dans les milieux qui y sont le plus étrangers.
Ils trouveront dans les masses populaires une correspondance,
une abondance de fruits inattendue, qui les récompensera
du pénible labeur des premiers défrichements. C'est
ce que Nous avons vu et ce que Nous voyons à Rome et en
bien d'autres grandes villes, où, sitôt bâties
de nouvelles églises dans les quartiers périphériques,
on voit se constituer des communautés paroissiales pleines
de zèle et s'accomplir de vrais miracles de conversions
parmi des foules qui n'étaient hostiles à la religion
que faute de la bien connaître.
63. Mais le plus efficace moyen d'apostolat
auprès des pauvres et des humbles est l'exemple du prêtre,
l'exemple de toutes les vertus sacerdotales, telles que Nous les
avons décrites dans Notre Encyclique Ad catholici sacerdotii
(41) ; dans le cas présent, ce qu'il faut surtout,
c'est un exemple lumineux de vie humble, pauvre, désintéressée,
copie fidèle de la vie du divin Maître, qui pouvait
proclamer avec une franchise divine : " Les renards
ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids mais
le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête "
(42). Un prêtre qui est vraiment, évangéliquement
pauvre et désintéressé fait des miracles
de bien au milieu du peuple : tel un saint Vincent de Paul,
un Curé d'Ars, un Cottolengo, un Don Bosco et tant d'autres.
Au contraire, un prêtre avare et intéressé,
comme Nous l'avons rappelé dans l'Encyclique citée
plus haut, même s'il ne se jette pas, comme Judas, dans
l'abîme de la trahison, sera tout au moins un vain " airain
sonore " et une inutile " cymbale retentissante "
(43), trop souvent même un obstacle au bien plutôt
qu'un instrument de grâce parmi le peuple.
Et si le prêtre séculier ou régulier
a par office l'administration de biens temporels, qu'il se souvienne
que non seulement il doit scrupuleusement observer les prescriptions
de la charité et de la justice, mais encore se montrer,
d'une façon toute spéciale, un vrai père
des pauvres.
(41) 20 déc. 1935 (A. A. S., vol. XXVIII, 1936, pp. 5-53).
(42) Mt. VIII, 20.
(43) I Cor. XIII, I.
64. Après cet appel au clergé,
Nous adressons Notre invitation paternelle à Nos très
chers fils du laïcat, qui militent dans les rangs de cette
Action catholique qui Nous est si chère, et que Nous avons
appelée, en une autre occasion (44) " une aide
particulièrement providentielle " à l'oeuvre
de l'Église, en ces circonstances si difficiles. L'Action
catholique, en effet, est bien un apostolat social, puisqu'elle
vise à étendre le règne de Jésus-Christ
non seulement chez les individus, mais encore dans les familles
et dans la société. Aussi doit-elle s'appliquer
d'abord avec un soin spécial à former ses membres
et à les préparer aux saints combats du Seigneur.
À ce travail de formation, d'une nécessité
plus que jamais urgente, préliminaire obligé de
l'action directe et effective, serviront certainement les cercles
d'étude, les Semaines sociales, les cours méthodiques
de conférences et toutes autres semblables initiatives,
aptes à faire connaître la solution chrétienne
des problèmes sociaux.
(44) 12 mai 1936.
65. Des militants de l'Action catholique ainsi
bien préparés et exercés seront immédiatement
les premiers apôtres de leurs compagnons de travail, et
deviendront les précieux auxiliaires du prêtre pour
porter la lumière de .la vérité et soulager
les détresses matérielles et spirituelles en d'innombrables
zones que des préjugés invétérés
contre le clergé ou une déplorable apathie religieuse
ont rendues réfractaires à l'action des ministres
de Dieu. On coopérera ainsi, sous la conduite de prêtres
particulièrement expérimentés, à cette
assistance religieuse à la classe ouvrière, qui
Nous tient tant à coeur, comme étant le moyen le
plus apte pour préserver des embûches communistes
ces fils bien-aimés.
66. Outre cet apostolat individuel, bien souvent
caché, mais extrêmement utile et efficace, c'est
le rôle de l'Action catholique de répandre largement,
par la parole et par la plume, tels qu'ils émanent des
documents pontificaux, les principes fondamentaux qui doivent
servir à la construction d'un ordre social chrétien.
67. Autour de l'Action catholique se rangent
les organisations que Nous avons saluées autrefois comme
ses auxiliaires. Elles aussi, ces organisations si utiles, Nous
les exhortons paternellement à se consacrer à la
grande mission dont Nous parlons, mission qui aujourd'hui prime
toutes les autres par son importance vitale.
68. Nous songeons également à
ces organisations professionnelles d'ouvriers, d'agriculteurs,
d'ingénieurs, de médecins, de patrons, d'étudiants,
et autres organisations similaires d'hommes et de femmes, vivant
dans les mêmes conditions culturelles et que la nature même
a groupés. Ce sont justement ces groupes et ces organisations
qui sont destinés à introduire dans la société
l'ordre que Nous avons eu en vue dans Notre Encyclique Quadragesimo
anno et à faire ainsi reconnaître la royauté
du Christ dans les divers domaines de la culture et du travail.
69. Que si, en raison des conditions nouvelles
de la vie économique et sociale, l'État s'est cru
en devoir d'intervenir au point d'assister et de réglementer,
par des dispositions législatives particulières,
de semblables institutions (sans préjudice du respect dû
à la liberté et aux initiatives privées),
même alors l'Action catholique n'a pas le droit de rester
étrangère à la réalité. Elle
doit avec sagesse fournir sa contribution de la pensée,
en étudiant les problèmes nouveaux à la lumière
de la doctrine catholique, et sa contribution d'activité
par la participation loyale et dévouée de ses membres
aux formes et aux institutions nouvelles. Ils y porteront l'esprit
chrétien qui est toujours principe d'ordre, de mutuelle
et fraternelle collaboration.
70. Et ici, Nous voudrions adresser une parole
particulièrement paternelle à Nos chers ouvriers
catholiques, jeunes gens et adultes. En récompense, sans
doute, de leur fidélité parfois héroïque
en ces temps difficiles, ils ont reçu une mission très
noble et très ardue, ce sont eux qui doivent ramener à
l'Église et à Dieu ces multitudes immenses de leurs
frères de travail qui, exaspérés de n'avoir
pas été compris ni traités avec le respect
auquel ils avaient droit, se sont éloignés de Dieu.
Que les ouvriers catholiques, par leur exemple, par leurs paroles,
fassent comprendre à leurs frères égarés
que l'Église est une tendre Mère pour tous ceux
qui travaillent et qui souffrent, et qu'elle n'a jamais manqué,
ni ne manquera jamais à son devoir sacré de Mère,
qui est de défendre ses fils.
Si cette mission, qu'ils doivent accomplir
dans les mines, dans les usines, dans les chantiers, partout où
l'on travaille, exige parfois de grands renoncements, ils se souviendront
que le Sauveur du monde nous a donné l'exemple, non seulement
du travail, mais encore du sacrifice.
71. À tous Nos fils enfin, de toute
classe, de toute nation, de tout groupement religieux et laïque
dans l'Église, Nous voulons adresser de nouveau le plus
pressant appel à la concorde. Bien des fois, Notre coeur
paternel a été navré des dissensions, futiles
dans leurs causes, mais toujours tragiques dans leurs conséquences,
qui mettent aux prises les fils d'une même Église.
Et alors on voit les fauteurs de désordre, qui ne sont
pas tellement nombreux, profiter de ces discordes, les envenimer,
et finir par jeter les catholiques eux-mêmes les uns contre
les autres. Après les événements de ces derniers
mois, Notre avertissement devrait paraître superflu. Pourtant
Nous le répétons une fois encore, pour ceux qui
n'ont pas compris ou qui peut-être ne veulent pas comprendre.
Ceux qui travaillent à augmenter les dissensions entre
catholiques se chargent devant Dieu et devant l'Église
d'une terrible responsabilité.
72. Dans ce combat engagé dans la puissance
des ténèbres contre l'idée même de
la Divinité, Nous gardons l'espérance que la lutte
sera vaillamment soutenue, non seulement par ceux qui se glorifient
de porter le nom du Christ, mais aussi par tous les hommes (et
ils sont l'immense majorité dans le monde) qui croient
encore en Dieu et l'adorent. Nous renouvelons donc l'appel lancé,
il y a cinq ans, dans Notre Encyclique Caritate Christi,
que tous les croyants s'emploient avec loyauté et courage
" à préserver le genre humain du grave
péril qui le menace ". Car, disions-Nous alors,
" la foi en Dieu est le fondement inébranlable
de tout ordre social et de toute responsabilité sur la
terre ; aussi tous ceux qui ne veulent pas de l'anarchie
et du terrorisme, doivent travailler énergiquement à
empêcher la réalisation du plan ouvertement proclamé
par les ennemis de la religion " (45).
(45) Lettre Encycl. Caritate Christi,
3 mai 1932 (A. A. S., vol. XXIV, 1932, p. 184).
Aider l'Église.
73. Telle est la tâche positive, d'ordre
à la fois doctrinal et pratique, que l'Église assume,
en vertu de la mission même que lui a confiée le
Christ : construire la société chrétienne,
et, à notre époque, combattre et briser les efforts
du communisme ; à cet effet, Nous adressons un appel
à toutes les classes de la société. À
cette entreprise spirituelle de l'Église, l'État
chrétien doit concourir positivement en aidant l'Église
dans cette tâche, par les moyens qui lui sont propres; moyens
extérieurs, sans doute, mais qui n'en visent pas moins
principalement le bien des âmes.
74. Les États mettront donc tout en
oeuvre pour empêcher qu'une propagande athée, qui
bouleverse tous les fondements de l'ordre, fasse des ravages sur
leurs territoires. Car il ne saurait y avoir d'autorité
sur la terre, si l'autorité de la Majesté divine
est méconnue, et le serment ne tiendra pas s'il n'est pas
prêté au nom du Dieu vivant. Nous répétons
ce que Nous avons dit souvent et avec tant d'insistance, en particulier
dans Notre Encyclique Caritate Christi : " Comment
peut tenir un contrat quelconque et quelle valeur peut avoir un
traité, là où manque toute garantie de conscience ?
Et comment peut-on parler de garantie de conscience là
où a disparu toute foi en Dieu, toute crainte de Dieu ?
Cette base enlevée, toute foi morale s'écroule avec
elle, et il n'y a plus aucun remède qui puisse empêcher
de se produire peu à peu, mais inévitablement, la
ruine des peuples, des familles, de l'État, de la civilisation
même " (46).
(46) Lettre Encycl. Caritate Christi,
3 mai 1932 (A. A. S., vol. XXIV, 1932, p. 190).
Pourvoir au bien commun.
75. En outre, l'État ne doit rien négliger
pour créer ces conditions matérielles de vie, sans
lesquelles une société ordonnée ne peut subsister,
et pour fournir du travail, spécialement aux pères
de famille et à la jeunesse. À cette fin, qu'on
amène les classes possédantes à prendre sur
elles les charges sans lesquelles ni la société
humaine ne peut être sauvée, ni ces classes elles-mêmes
ne sauraient trouver le salut. Mais les mesures prises dans ce
sens par l'État doivent être telles qu'elles atteignent
vraiment ceux qui, de fait, détiennent entre leurs mains
les plus gros capitaux et les augmentent sans cesse, au grand
détriment d'autrui.
Prudence et sage administration.
76. Que l'État lui-même, songeant
à sa responsabilité devant Dieu et devant la société,
serve d'exemple à tous les autres par une administration
prudente et modérée. Aujourd'hui plus que jamais,
la très grave crise mondiale exige que ceux qui disposent
de fonds énormes, fruit du travail et des sueurs de millions
de citoyens, aient toujours uniquement devant les yeux le bien
commun et s'appliquent à le promouvoir le plus possible.
De même, que les fonctionnaires et tous les employés
de l'État, par obligation de conscience, remplissent leur
devoir avec fidélité et désintéressement.
Ils suivront en cela les lumineux exemples, anciens et récents,
d'hommes remarquables, qui, dans un labeur sans relâche,
ont sacrifié toute leur vie pour le bien de la patrie.
Enfin, dans les rapports des peuples entre eux, que l'on s'applique
instamment à supprimer les entraves artificielles de la
vie économique, effets d'un sentiment de défiance
et de haine ; et qu'on se rappelle que tous les peuples de
la terre forment une seule famille de Dieu.
Laisser la liberté à l'Église.
77. Mais en même temps l'État
doit laisser à l'Église la pleine liberté
d'accomplir sa divine et toute spirituelle mission, pour contribuer
puissamment par là même à sauver les peuples
de la terrible tourmente du moment présent. De toutes parts,
on fait aujourd'hui un appel angoissé aux forces morales
et spirituelles, et l'on a bien raison, car le mal à combattre
est avant tout, si on le regarde dans sa source première,
un mal de nature spirituelle, et c'est de cette source empoisonnée
que sortent par une logique infernale, toutes les monstruosités
du communisme. Or, parmi les forces morales et spirituelles, l'Église
catholique occupe sans conteste une place de choix, et c'est pourquoi
le bien même de l'humanité exige que l'on ne mette
pas d'obstacle à son action.
78. Agir autrement, et prétendre quand
même arriver au but, avec les moyens purement économiques
et politiques, c'est être victime d'une dangereuse erreur.
Quand on exclut la religion de l'école, de l'éducation,
de la vie publique, quand on expose à la dérision
les représentants de l'Église et ses rites sacrés,
est-ce que l'on ne favorise pas ce matérialisme dont le
communisme est le fruit ? Ni la force, même la mieux
organisée, ni les idéals terrestres, fussent-ils
les plus grands et plus nobles, ne peuvent maîtriser un
mouvement qui plonge précisément ses racines dans
l'estime excessive des biens de ce monde.
79. Nous avons confiance que ceux qui ont
en main le sort des nations, pour peu qu'ils sentent le péril
extrême dont les peuples sont aujourd'hui menacés,
sentiront toujours mieux le devoir capital de ne point empêcher
l'Église d'accomplir sa mission. D'autant plus qu'en l'accomplissant,
tout en visant le bonheur éternel de l'homme, elle travaille
inséparablement à son vrai bonheur temporel.
80. Nous ne pouvons terminer cette Encyclique
sans adresser une parole à ceux de Nos fils qui sont atteints
déjà, ou presque, du mal communiste. Nous les exhortons
vivement à écouter la voix du Père qui les
aime ; et Nous prions le Seigneur de les éclairer,
afin qu'ils abandonnent la voie glissante qui les entraîne
tous à une immense catastrophe ; qu'ils reconnaissent
eux aussi, que l'unique Seigneur est Notre-Seigneur Jésus-Christ,
" car il n'y a pas, sous le ciel, un autre nom donné
aux hommes, dont ils puissent attendre le salut " (47).
(47) Act. IV. 12.
81. Et pour hâter cette paix tant désirée
de tous, la " Paix du Christ dans le règne du
Christ " (48), Nous mettons la grande action de l'Église
catholique contre le communisme athée mondial sous l'égide
du puissant protecteur de l'Église, saint Joseph. Il appartient,
lui, à la classe ouvrière ; il a fait la rude
expérience de la pauvreté, pour lui et pour la Sainte
Famille, dont il était le chef vigilant et aimant ;
il reçut en garde l'Enfant divin quand Hérode lança
contre Lui ses sicaires. Par une vie de fidélité
absolue dans l'accomplissement du devoir quotidien, il a laissé
un exemple à tous ceux qui doivent gagner leur pain par
le travail manuel, et a mérité d'être appelé
le Juste, modèle vivant de cette justice chrétienne
qui doit régner dans la vie sociale.
(48) Lettre Encycl. Ubi arcano, 23
déc. 1922 (A. A. S., vol. XIV, 1922, p. 691).
82. Les yeux tournés vers les hauteurs,
notre foi aperçoit les cieux nouveaux et la terre nouvelle
dont parle Notre premier prédécesseur, saint Pierre
(49).
(49) II Pi. III. 13. Cf. Is.
LXV, 17 ; LXVI, 22. Apoc. XXI, I.
Et tandis que les promesses des faux prophètes
s'éteignent, sur cette terre, dans le sang et dans les
larmes, resplendit d'une céleste beauté la grande
prophétie apocalyptique du Sauveur du monde : " Voici
que je fais toutes choses nouvelles " (50).
(50) Apoc. XXI, 5.
Il ne Nous reste plus, Vénérables
Frères, qu'à élever Nos mains paternelles,
et à faire descendre sur Vous, sur Votre clergé
et Votre peuple, sur toute la grande famille catholique, la Bénédiction
apostolique.
Donné à Rome, près Saint-Pierre,
en la fête de saint Joseph, patron de l'Église
universelle, le 19 mars 1937, l'an XVI de Notre Pontificat.
PIE XI, PAPE.