Il Nous semble que Nous avons assez tardé
à vous adresser la parole. Deux mois déjà
se sont écoulés, et ils n'ont manqué ni de
souci ni de labeur, depuis que Dieu a chargé notre faiblesse
de cet incomparable fardeau, le gouvernement de toute son Église.
Il est juste de céder enfin, moins à une coutume
qui date des temps les plus reculés, qu'à un sentiment
de véritable affection, sentiment produit depuis longtemps
par les liens de la hiérarchie, mais aujourd'hui accru
sans mesure et parvenu à son comble. Aussi rien ne Nous
est-il plus doux et plus agréable que de Nous épancher
avec vous au moins par cette encyclique. Nous y sommes d'ailleurs
vivement sollicité par cette obligation qui Nous est propre,
et la principale même de toutes nos obligations, consignée
et déclarée dans ces paroles : Confirme
tes frères. Car à cette époque de profondes
misères et d'horribles tempêtes, Satan n'a
pas moins désiré, qu'à toute autre
époque antérieure, de nous passer tous au
crible comme le froment.
Mais aussi qui pourrait être assez aveuglé
par l'ignorance ou par les passions antireligieuses, pour ne pas
comprendre et ne pas voir en quelque sorte des yeux mêmes
du corps, ce fait éclatant, que, dans cette situation presque
désespérée, Jésus-Christ, selon sa
promesse, a de nouveau prié pour Pierre, afin que la
foi de Pierre ne défaillît point ? (Luc.
XXII.) Oui, la postérité
admirera la sagesse, la fermeté, la magnanimité
de Pie VI. Héritier de son autorité, puissions-Nous
l'être également de ce courage, que ni la violence
des tempêtes ni l'accumulation des calamités n'ont
pu abattre ou ébranler ! Digne successeur de cet illustre
Martin, qui donna jadis tant de lustre à Notre Siège,
il Nous en retraça d'abord la foi par l'affirmation et
la défense de la vérité, puis la force dans
le support de la fatigue et de l'adversité. Chassé
de son siège avec la dernière cruauté ;
dépouillé de pouvoir, d'honneur, de toute fortune ;
ne trouvant par hasard un abri que pour s'en voir à l'instant
même arraché ; puis, bien que l'âge et
l'infirmité lui ôtassent l'usage de ses pieds, traîné
au loin, avec la menace souvent réitérée
d'un exil encore plus amer ; n'ayant pour se sustenter, lui
et sa faible suite, que les secours de la piété
et de la charité : cependant, lorsque chaque jour
venait tendre de nouveaux pièges à cet isolement
et à cette faiblesse, jamais il ne se démentit :
nulle embûche ne put le tromper, nulle crainte le déconcerter,
nulle espérance l'éblouir, nulle affliction, nul
danger le briser. Ses ennemis ne purent tirer de lui un mot de
vive voix ou par écrit, qui ne fût pour tous la preuve,
que jusqu'à l'heure présente Pierre est toujours
dans ses successeurs vivant et exerçant l'autorité :
vérité que déjà au concile d'Éphèse
une voix imposante proclamait indubitable à tous les
esprits, et de notoriété publique à toutes
les époques. (Actio
1, n. 11.)
Mais (ô nouveau sujet d'admiration et
de reconnaissance !), le moment où Pie VI se voit,
je ne veux pas dire enlevé à la vie, mais favorisé
de la mort, se trouve être justement celui où cesse
tout obstacle à la tenue du conclave qui doit lui donner
un successeur. Rappelez-vous, Vénérables Frères,
quelles étaient nos sollicitudes et nos anxiétés
lorsque les Cardinaux de la sainte Église Romaine, chassés
eux aussi de leurs sièges, les uns emprisonnés,
ou menacés même de la mort, d'autres, en grand nombre,
forcés de traverser la mer au cur de l'hiver, tous
dans l'indigence et le dénuement, la plupart séparés
des autres par de grandes distances, puis réduits par un
ennemi maître de toutes les communications à ne pouvoir
ni s'écrire ni se transporter là où les appelaient
le cur et le devoir. Quel espoir restait-il, qu'au jour
où arriverait la mort de Pie VI, mort que les nouvelles
journalières donnaient comme très-prochaine, ils
pussent remédier selon les règles au veuvage de
l'Église ? Dans une telle détresse, dans une
situation si déplorable, celui qui n'aurait compté
que sur la sagesse et l'appui de l'homme eût-il jamais osé
se promettre ce qui fut l'effet d'un plan admirable de la volonté
divine ? Ce plan était que Pie VI ne cesserait de
vivre qu'après avoir arrêté lui-même
la forme du conclave qui devait suivre sa mort, et quand, l'Italie
presque entièrement pacifiée, tout étant
disposé, les Cardinaux se rencontreraient à Venise
en nombre considérable, prêts à donner leur
suffrage, sous la garde et la tutelle de Notre très-cher
Fils en J. C., François, roi apostolique de Hongrie,,
roi illustre de Bohême, élu Empereur des Romains.
En faut-il davantage pour reconnaître que vainement on s'efforce
de renverser la maison de Dieu, c'est-à-dire l'Église
bâtie sur Pierre, pierre non-seulement de nom, mais en réalité ;
Église contre laquelle ne prévaudront point les
portes de l'Enfer (Matth.
XVI), par cette raison qu'elle est
fondée sur la pierre (Matth.
VII). La Religion chrétienne
n'a jamais eu d'ennemi qui n'ait en même temps déclaré
une guerre impie à la Chaire de Pierre, parce que, celle-ci
debout, celle-là ne saurait jamais tomber ou chanceler.
En effet, comme le déclare solennellement saint Irénée,
" c'est par la légitime succession des Pontifes
Romains que dans l'Église se transmet des Apôtres
jusqu'à nous la tradition et la prédication de la
vérité, et c'est encore cette succession qui démontre
pleinement que la foi qui vivifie aujourd'hui l'Église
est réellement et identiquement la foi même des Apôtres. "
(Adv. hæres. l. III, cap.
III.) Pouvaient-ils suivre une autre
tactique ces sophistes de nos jours qui se liguèrent pour
substituer je ne sais quelle peste, quel monstre de fausse philosophie,
à cette vraie philosophie (car c'est le nom plein de justesse
donné à la doctrine chrétienne par les Pères,
et surtout par les Pères grecs), à cette auguste
philosophie, que le Fils de Dieu, la Sagesse même éternelle,
a apportée du ciel pour être distribuée aux
hommes ? Mais il est écrit (et quelle plus juste application
peut-on faire de ces paroles de saint Paul ?) : " Je
détruirai la sagesse des sages, et je rejetterai la science
des savants. Que sont devenus les sages ? que sont devenus
les docteurs de la loi ? que sont devenus les savants du
siècle ? Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse
de ce monde ? " (Corint.
I, c. I, v. 19, 20.)
Toutes ces choses, Vénérables
Frères, nous aimons d'autant plus à les rappeler
qu'elles ont une force admirable pour ranimer, raffermir, enflammer
à n'éviter aucun travail, aucune lutte pour cette
Église de J. C., qui, contrairement non-seulement
à nos désirs, mais à toutes nos prévisions,
ou plutôt malgré notre effroi, il Nous a lui-même
chargé de régir, garder, orner, étendre.
Sans nul doute, il saura " faire de Nous de dignes ministres
de la nouvelle alliance, afin que notre perfection vienne de Dieu,
et non de Nous. " C'est pourquoi, ô Vénérables
Frères, qui avez chacun votre part dans ce soin et cette
sollicitude, " j'excite maintenant vos âmes sincères
par mes avertissements, " afin qu'unis d'esprit et de
cur avec Nous, vous apportiez à cette uvre
votre part de zèle, de diligence et de travail. Ne perdez
jamais de vue la prière de J. C. : " Père
saint, conservez-les pour votre nom..., afin qu'ils soient un
comme nous.... Je ne prie pas seulement pour eux (c'est-à-dire
les Apôtres), mais encore pour ceux qui doivent croire en
moi par leur parole, afin que tous ils soient un, comme vous,
mon Père, en moi, et moi en vous : qu'ils soient de
même un en nous. " (Joan.
17.) " Or, c'est surtout
à Nous, dit saint Cyprien (de unitate Ecclesiæ),
qu'il incombe de maintenir fermement et de sauvegarder cette unité,
en sorte qu'à cette vue le monde, frappé d'admiration,
" croie (poursuit J. C. dans sa prière)
que c'est vous, ô mon Père, qui m'avez envoyé. "
Appuyés donc sur le secours de ce divin
Chef, toujours prêt à Nous secourir, toujours présent
à nos côtés, qui d'ailleurs Nous rassure par
ces paroles : Que votre cur ne se trouble ni s'effraie ;
vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi (Joan.
14) ; appuyés, dis-je,
sur son secours, n'ayons tous qu'un même zèle, qu'une
même ardeur pour le salut de tous. Voilà tant d'années
déjà que villes de tout ordre, campagnes, républiques,
provinces, royaumes, nations, du fond de leurs misères
et de leur détresse, de leurs ruines et de leurs bouleversements,
réclament, avec un peu de soulagement, le remède
véritable à leurs maux. Mais ce remède, où
le chercher, où l'espérer, sinon dans la doctrine
du Christ ? A ceux qui s'obstinent dans leur hostilité
contre cette doctrine, nous pouvons bien porter ce défi
porté autrefois à leurs semblables par saint Augustin,
et avec plus d'assurance qu'il ne le faisait lui-même :
" Qu'ils viennent donc nous donner des soldats et des
citoyens, des maris et des épouses, des parents et des
enfants, des maîtres et des serviteurs, des rois et des
juges, des contribuables et des percepteurs, tels que les exige
la doctrine chrétienne ; et dans l'impossibilité
où ils sont de le faire, qu'ils aient la bonne foi d'avouer
que, si la religion chrétienne était suivie, ce
serait pour les États la source d'une grande prospérité. "
(Lib. 83, Quæst.)
C'est donc un devoir de notre charge, Vénérables
Frères, de secourir dans leur détresse et les individus
et les nations ; de détourner de toutes les têtes
des maux dont la pensée arrache des larmes, maux du présent
et maux de l'avenir. " Car c'est J. C. même
qui a donné des pasteurs et des docteurs, afin qu'ils travaillent
les uns et les autres à la perfection des saints, aux fonctions
de leur ministère, à l'édification de son
corps, jusqu'à ce que nous parvenions tous à l'unité
d'une même foi et d'une même connaissance du Fils
de Dieu. " (Ephes.
IV, v. 12.) Si un seul d'entre nous
venait à montrer pour une telle entreprise de l'éloignement,
de la mollesse, de la temporisation, quelle honte pour lui !
quel poids sur sa conscience ! Vous donc, avant tous les
autres, Vénérables Frères, Nous vous prions,
Nous vous conjurons, Nous vous exhortons, Nous vous avertissons,
enfin Nous vous commandons de ne rien laisser désirer en
fait de vigilance, d'empressement, d'application et de fatigue
pour garder le dépôt de la doctrine du Christ, dépôt
contre lequel vous savez quelle conjuration a été
formée, et par qui. N'admettez personne à la cléricature,
ne confiez à personne la dispensation des mystères
de Dieu, ne laissez personne confesser ou prêcher, ne conférez
à personne ou charge d'âmes ou tout autre emploi,
sans examen et contrôle sérieux, sans vous être
dûment assurés si l'esprit qui se manifeste
vient de Dieu. Plût à Dieu que l'expérience
Nous permît d'ignorer quelle fut la triste fécondité
de notre époque en " faux apôtres, ouvriers
d'iniquité se transfigurant en apôtres du Christ !
Faute d'y prendre garde, de même que le serpent séduisit
Ève par ses artifices, ainsi les esprits des fidèles
se corrompront et dégénéreront de la simplicité
chrétienne. " (II
Cor. XI.)
Sans doute votre zèle doit embrasser
" tout le troupeau sur lequel le Saint-Esprit vous a
établis évêques. " Il est cependant
une portion de ce troupeau qui, plus que toutes les autres, réclame
tout ce que votre tendresse paternelle peut vous inspirer d'attention,
d'application, d'intérêt et d'activité :
c'est le jeune âge, que J. C. nous a tant recommandé
par ses exemples comme par ses discours (Matth.
XIX ; Marc. X ; Luc. XVIII).
Pour corrompre et empoisonner ces tendres âmes, rien n'a
été oublié de la part de ces esprits pervers
qui ont juré la ruine de tout le bien privé et public,
l'anéantissement de tous les droits divins et humains :
là gisait le principal espoir de leurs horribles complots.
Pouvaient-ils ignorer en effet que cet âge est une cire
molle et maniable, aussi facile à recevoir toute espèce
de forme que l'âge suivant est obstiné à garder
celle qu'il a une fois prise, et revêche à toute
autre forme ? De là ce proverbe, qui des Livres saints
a passé sur toutes les lèvres : " Le
jeune homme suit sa première voie ; dans sa vieillesse
même il ne la quittera point. " (Prov.
XII.) Gardez-vous donc bien, Vénérables
Frères, de laisser aux enfants du siècle à
leur point de vue l'avantage de la prudence sur les enfants de
lumière. Quels sont les supérieurs qui dans les
séminaires et les collèges reçoivent sous
leur responsabilité l'enfance ou la jeunesse ? quelles
leçons y donne-t-on, quel est le choix des maîtres ?
quelles classes y sont établies ? Autant de points
qui doivent attirer toutes vos observations, toutes vos investigations,
toute votre sagacité ; ayez l'il ouvert sur
tout. Excluez, repoussez au loin ces " loups ravisseurs
qui n'épargneraient point ce troupeau " d'agneaux
innocents. S'il s'en glisse, chassez-les au plus tôt sans
pitié, " en vertu de la puissance que le Seigneur
vous a donnée pour l'édification. " (II
Cor. XIII.)
Mais cette même puissance, que ne fera-t-elle
pas pour l'extinction d'une autre peste, la plus pernicieuse de
toutes, celle des mauvais livres ? Ah ! c'est ici que
toute son énergie est réclamée par le salut
même de l'Église et de la société,
des chefs d'État et de tous les mortels, salut que nous
devons mettre bien au-dessus de notre propre vie. Vous pouvez
voir ce grave sujet traité avec tout le soin et toute l'étendue
qu'il mérite dans les Lettres apostoliques que Notre prédécesseur
d'heureuse mémoire Clément XIII adressait, en forme
de bref, à tout l'épiscopat le 25 novembre 1766.
Les livres que Nous voulons voir arracher de toutes les mains,
écartés de tous les yeux, anéantis par les
flammes, ce ne sont pas seulement ceux qui attaquent ouvertement
la doctrine de J. C., mais aussi et bien plus encore ceux
dont l'attaque est plus cachée et procède par la
ruse. Pour les reconnaître il n'est pas besoin, dit saint
Cyprien (de unit. Ecclesiæ), d'une longue discussion
ni de raisonnements subtils. Dans l'intérêt de la
vérité Notre-Seigneur en a rendu l'examen très-facile
par ces simples mots adressés à Pierre : " Pais
mes brebis. ", Telle est donc la sorte de pâturage
que la brebis de J. C. doit se croire salutaire, qu'elle
doit rechercher, dont elle doit se nourrir. C'est celui où
l'enverra la voix et l'autorité de Pierre. Ceux dont la
même voix l'éloigne et la détourne, elle les
doit absolument tenir pour des poisons mortels, et s'en écarter
avec la plus vive horreur, insensible aux apparences même
les plus séduisantes. Sans cette docilité, on ne
peut être compté parmi les brebis de J. C. En
telle matière, Nos Frères, Nous ne pouvons ni conniver,
ni dissimuler, ni mollir. Car si l'on n'arrête, si l'on
n'étouffe une si grande licence de pensées, de paroles,
d'écrits et de lectures, nous pourrons bien, grâce
aux efforts combinés de rois et de capitaines pleins de
la science politique ou militaire, grâce aux bataillons
et aux expédients, nous pourrons paraître un instant
soulagés du mal qui nous travaille ; mais, faute d'en
arracher la racine, d'en détruire la semence (je frissonne
de le dire, mais il faut le dire), le mal ira crossant, se fortifiant,
étreindra tout le globe de la terre ; et alors pour
l'anéantir ou le conjurer, ce ne sera plus assez ni des
cadres d'armée, ni des garnisons, ni des yeux de la police,
ni des remparts des villes ou des barrières des empires.
Ah ! Nos Frères, qui de nous resterait
froid et insensible à ce que Dieu nous signifie par le
prophète Ezéchiel : " Fils de l'homme,
je t'ai donné pour sentinelle à la maison d'Israël.
Tu écouteras la parole de ma bouche, et tu la leur porteras
de ma part. Si, lorsque je dirai à l'impie : TU
SERAS PUNI DE MORT, tu ne le lui annonces
pas..., l'impie mourra dans son iniquité ; mais je
te redemanderai son sang. " (Ezech.
III, v. 17-18.) Pour moi je l'avoue,
cette parole me poursuit, me perce de son aiguillon et le jour
et la nuit, jamais elle ne me permettra d'être lâche
ou timide dans l'exercice de ma charge ; et je vous promets,
je vous garantis que vous m'aurez toujours non-seulement pour
aide et appui, mais aussi pour chef et pour guide.
Il est encore, Nos Frères, un autre
dépôt confié à notre garde, et qui
réclame pour sa défense beaucoup de force d'âme
et de persévérance. C'est le dépôt
des saintes lois de l'Église, lois par lesquelles elle
a elle-même, comme en ayant seule le pouvoir, établi
sa propre discipline, lois qui font immanquablement fleurir la
piété et la vertu, rendent l'Épouse de J. C.,
" terrible comme une armée rangée en bataille, "
dont la plupart même, pour nous servir des expressions de
Notre prédécesseur saint Zosime, " sont
comme le fondement destiné à porter les constructions
de la foi. " (Epist.)
Rien ne saurait être plus avantageux ni plus glorieux aux
rois et aux chefs d'État que si, comme l'écrivait
à l'empereur Zénon un autre de nos prédécesseurs,
le sage et courageux saint Félix, " ils laissent
l'Église catholique vivre de ses propres lois, et ne permettent
à qui que ce soit de gêner sa liberté. Car
il est certain qu'ils agissent conformément à leurs
propres intérêts, lorsque dans les choses de Dieu,
ils s'attachent, selon que lui-même l'a réglé,
à soumettre et non à préférer leur
volonté royale aux prêtres de J. C. "
Quant au dépôt des biens Ecclésiastiques,
qui, suivant les expressions, les déclarations des Pères,
des conciles et des divines Écritures, sont véritablement
" des objets voués à Dieu ; les ressources,
le trésor sacré, la subsistance des saints, la propriété
de Dieu : " que vous prescrirons-Nous, Nos Frères,
au moment où l'Église se voit misérablement
dépouillée et dénuée de tout ?
Une seule chose : travaillez à faire entrer dans tous
les esprits et dans tous les curs ce qu'un concile d'Aix-la-Chapelle
renferma autrefois dans cette sentence, qui en peu de mots dit
beaucoup et le dit bien clairement : " Quiconque
enlèvera, ou s'efforcera d'enlever ce que d'autres fidèles,
en vue du soulagement de leurs âmes, auront donné
à Dieu, de leurs possessions héréditaires,
pour l'honneur et l'ornement de son Église, ainsi que pour
les besoins de ses ministres, celui-là sans nul doute fait
tourner les dons d'autrui au péril de son âme. "
(Cap. XXXVII, t. IV Conc. Harduin.
Coll. 1423.) Oui certes, avec non moins
de confiance que notre prédécesseur saint Agapit,
Nous pouvons l'affirmer à tous et de tout point, " ce
n'est ni l'attache aux biens de ce monde, ni aucune vue d'intérêt
terrestre ; mais l'unique considération du jugement
divin, qui Nous porte à revendiquer ce dont Nous avons
charge d'être les dispensateurs fidèles et prudents. "
(Ep. 4 ad Cæsar. ep. Arelat.
Bull. Rom. Tom. XI, f. 59.)
Du moins ne laisseront-ils aucune place à
nos prières, à nos exhortations, à nos avertissements,
à nos procédures, ces rois et princes chrétiens,
qui savent parfaitement qu'ils ont été appelés
par Isaïe " nourriciers de l'Église, "
(XLIX. 23)
et qui se font gloire de l'être ? Leur foi, leur piété,
leur équité, leur sagesse, leur religion Nous sont
de sûrs garants qu'ils se hâteront de faire rendre
à Dieu ce qui est à Dieu, et ne s'exposeront pas
à ce que leurs oreilles retentissent de ces plaintes divines :
" Vous avez enlevé mon or, mon argent, tout ce
que j'avais de plus précieux et de plus beau. "
(Joel. III.)
Ils imiteront ces grands empereurs, Constantin et Charlemagne,
qui se sont principalement illustrés par leur libéralité
envers l'Église, dont l'un déclara même " qu'il
connaissait beaucoup de royaumes tombés avec leurs rois
pour l'avoir dépouillée. " Aussi avec
quel poids et quelle solennité, s'adressant à ses
enfants et à leurs successeurs : " Autant
qu'il est en nous de pouvoir et d'autorité, de par Dieu,
et par tous les mérites des saints, nous leur défendons
d'imiter de tels actes ou d'approuver ceux qui en auraient le
dessein ; loin de là, nous les adjurons de se montrer
selon leurs forces les défenseurs de l'Église et
des serviteurs de Dieu. " (Ap.
Baluz. Capit. l. I, cap. III.)
Au terme de cette Encyclique, il ne faut pas
vous cacher, Nos Frères, " qu'une profonde tristesse,
une douleur continuelle remplit mon cur " pour
mes fils les peuples des Gaules et autres encore en proie au même
délire. Que pourrait-il m'arriver de plus conforme à
mes désirs que de sacrifier pour eux ma vie, si leur salut
pouvait s'acheter par ma mort ? Nous ne nions pas, au contraire
Nous avouons hautement, que l'amertume de notre deuil est considérablement
adoucie et diminuée par la force invincible qu'ont déployée
beaucoup d'entre vous, et qu'ont si admirablement imitée
des personnes de tout rang, de tout âge et de toute condition.
Il se représente journellement à Notre esprit ce
courage qui leur a fait endurer toute sorte d'injustices, de périls,
de sacrifices, et voler à la mort même comme à
un triomphe, plutôt que de se souiller et lier la conscience
par un serment illicite et criminel, plutôt que de transgresser
les décrets et les sentiments du Saint-Siège. Oui,
vraiment notre âge a vu se renouveler au même degré
et la vertu et la cruauté des premiers siècles.
Au reste, il n'est pas de nation sous le soleil que n'embrasse
mon cur paternel par ses pensées, ses affections,
ses sollicitudes : il n'en est pas qui, séparée
de Nous et de la vérité, ne cause à ce cur
une affliction et un tourment inexprimables, et à laquelle
je ne brûle de porter secours. Unissez donc vos prières
aux Nôtres, afin qu'après cette longue tempête
" l'Église jouisse de cette paix "
qui lui est nécessaire " pour s'édifier
en marchant dans la crainte du Seigneur et la consolation du Saint-Esprit, "
et qu'il n'y ait plus d'obstacle à l'union de toutes les
nations " en un seul bercail sous un seul pasteur. "
En attendant ce bonheur, à vous qui êtes si bien
déterminés, si prêts à l'action, et
au troupeau que vous présidez, Nous donnons avec la plus
vive affection la bénédiction apostolique.
Donné à Venise, du monastère
de Saint-Georges-le-Majeur, le quinzième jour de mai, l'an
mil huit cent, premier de Notre Pontificat.