Tandis que dans la majesté des fonctions
liturgiques, entouré d'une foule immense qui manifestait
sa foi enthousiaste et sa tendre dévotion, je célébrais
au nom du Souverain Pontife l'inauguration de la basilique érigée
en l'honneur de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus,
une inexprimable émotion m'envahissait le coeur d'une suavité
si pénétrante que je ne voyais pas sans un mélancolique
regret approcher le moment de m'éloigner de Lisieux où
je venais de vivre ces heures inoubliables et vraiment célestes.
Mais voici que le parfum dont mon âme
était tout embaumée me suivait, m'accompagnait au
cours de mon voyage de retour à travers 1a 'luxuriante
fécondité des plaines et des collines de France,
de la douce terre de France, souriante dans la splendeur de sa
parure d'été.
Et ce parfum m'accompagne encore ; il
m'accompagnera désormais partout. Mais, à me trouver
aujourd'hui en cette capitale de la grande nation, au coeur même
de cette patrie, toute chargée des fruits de la terre,
toute émaillée des fleurs du ciel, du sein de laquelle
a germé, sous le soleil divin, la fleur exquise du Carmel,
si simple en son héroïque sainteté, si sainte
en sa gracieuse simplicité ; à me trouver ici
en présence de toute une élite des fils et des filles
de France, devant deux cardinaux qui honorent l'Église
et la patrie, l'un pasteur dont la sagesse et la bonté
s'emploient à garder la France fidèle à sa
vocation catholique, l'autre, docteur, dont la science illustra
naguère ici même cette glorieuse vocation, mon émotion
redouble encore et la première parole qui jaillit de mon
coeur à mes lèvres est pour vous porter à
vous et, en vous, à tous les autres fils et filles de France,
le salut, le sourire de la grande " petite sainte ",
flos campi et lilium convallium (Cant. 2, 1), decor Carmeli
(Is. 35, 2), messagère de la miséricorde et de la
tendresse divines pour transmettre à la France, à
l'Église, à tout le monde, à ce monde trop
souvent vide d'amour, sensuel, pervers, inquiet, des effluves
d'amour, de pureté, de candeur et de paix.
Mais ce n'est pas seulement le charme de Lisieux
et de sa " petite fleur " qui me hante en
ce moment, dans la chaire de cette cathédrale, c'est aussi
l'impression que fait naître en moi cette cathédrale
elle-même.
Comment dire, mes frères, tout ce qu'évoque
en mon esprit, en mon âme, comme dans l'âme et dans
l'esprit de tout catholique, je dirais même dans toute âme
droite et dans tout esprit cultivé, le seul nom de Notre-Dame
de Paris ! Car ici c'est l'âme même de la France,
l'âme de la fille aînée de l'Église,
qui parle à mon âme.
Âme de la France d'aujourd'hui qui vient
dire ses aspirations, ses angoisses et sa prière ;
âme de la France de jadis dont la voix, remontant des profondeurs
d'un passé quatorze fois séculaire, évoquant
les Gesta Dei per Francos, parmi les épreuves aussi
bien que parmi les triomphes, sonne aux heures critiques comme
un chant de noble fierté et d'imperturbable espérance.
Voix de Clovis et de Clotilde, voix de Charlemagne, voix de saint
Louis surtout, en cette île où il semble vivre encore
et qu'il a parée, en la Sainte Chapelle, de la plus glorieuse
et de la plus sainte des couronnes ; voix aussi des grands
docteurs de l'Université de Paris, des maîtres dans
la foi et dans la sainteté...
Leurs souvenirs, leurs noms inscrits sur vos
rues, en même temps qu'ils proclament la vaillance et la
vertu de vos aïeux, jalonnent comme une route triomphale
l'histoire d'une France qui marche et qui avance en dépit
de tout, d'une France qui ne meurt pas ! Oh ! ces voix !
j'entends leur innombrable harmonie résonner dans cette
cathédrale, chef-d'oeuvre de votre génie et de votre
amoureux labeur qui l'ont dressée comme le monument de
cette prière, de cet amour, de cette vigilance, dont je
trouve le symbole parlant en cet autel où Dieu descend
sous les voiles eucharistiques, en cette voûte qui nous
abrite tous ensemble sous le manteau maternel de Marie, en ces
tours qui semblent sonder l'horizon serein ou menaçant
en gardiennes vigilantes de cette capitale. Prêtons l'oreille
à la voix de Notre-Dame de Paris.
Au milieu de la rumeur incessante de cette
immense métropole, parmi l'agitation des affaires et des
plaisirs, dans l'âpre tourbillon de la lutte pour la vie,
témoin apitoyé des désespoirs stériles
et des joies décevantes, Notre-Dame de Paris, toujours
sereine en sa calme et pacifiante gravité, semble répéter
sans relâche à tous ceux qui passent : Orate,
fratres, Priez, mes frères ; elle semble, dirais-je
volontiers, être elle-même un Orate fratres
de pierre, une invitation perpétuelle à la prière.
Nous les connaissons les aspirations, les
préoccupations de la France d'aujourd'hui ; la génération
présente rêve d'être une génération
de défricheurs, de pionniers, pour la restauration d'un
monde chancelant et désaxé ; elle se sent au
coeur l'entrain, l'esprit d'initiative, le besoin irrésistible
d'action, un certain amour de la lutte et du risque, une certaine
ambition de conquête et de prosélytisme au service
de quelque idéal.
Or si, selon les hommes et les partis, l'idéal
est bien divers - et c'est le secret de tant de dissensions douloureuses
-, l'ardeur de chacun est la même à poursuivre la
réalisation, le triomphe universel de son idéal
- et c'est, en grande partie, l'explication de l'âpreté
et de l'irréductibilité de ces dissensions.
Mais ces aspirations mêmes que, malgré
la grande variété de leurs manifestations, nous
retrouvons à chaque génération française
depuis les origines, comment les expliquer ? Inutile d'invoquer
je ne sais quel fatalisme ou quel déterminisme racial.
À la France d'aujourd'hui, qui l'interroge, la France d'autrefois
va répondre en donnant à cette hérédité
son vrai nom : la vocation.
Car, mes frères, les peuples, comme
les individus, ont aussi leur vocation providentielle ; comme
les individus, ils sont prospères ou misérables,
ils rayonnent ou demeurent obscurément stériles,
selon qu'ils sont dociles ou rebelles à leur vocation.
Fouillant de son regard d'aigle le mystère
de l'histoire universelle et de ses déconcertantes vicissitudes,
le grand évêque de Meaux écrivait : " Souvenez-vous
que ce long enchaînement des causes particulières,
qui font et qui défont les empires, dépend des ordres
secrets de la Providence. Dieu tient du plus haut des cieux les
rênes de tous les royaumes ; il a tous les coeurs en
sa main ; tantôt il retient les passions ; tantôt
il leur lâche la bride, et par là il remue tout le
genre humain... C'est ainsi que Dieu règne sur tous les
peuples. Ne parlons plus de hasard ni de fortune ; ou parlons-en
seulement comme d'un nom dont nous couvrons notre ignorance "
(Bossuet, Discours sur l'histoire universelle, III, 8).
Le passage de la France dans le monde à
travers les siècles est une vivante illustration de cette
grande loi de l'histoire de la mystérieuse et pourtant
évidente corrélation entre l'accomplissement du
devoir naturel et celui de la mission surnaturelle d'un peuple.
Du jour même où le premier héraut
de l'Évangile posa le pied sur cette terre des Gaules et
où, sur les pas du Romain conquérant, il porta la
doctrine de la croix, de ce jour-là même, la foi
au Christ, l'union avec Rome, divinement établie centre
de l'Église, deviennent pour le peuple de France la loi
même de sa vie. Et toutes les perturbations, toutes les
révolutions, n'ont jamais fait que confirmer, d'une manière
toujours plus éclatante, l'inéluctable force de
cette loi.
L'énergie indomptable à poursuivre
l'accomplissement de sa mission a enfanté pour votre patrie
des époques mémorables de grandeur, de gloire, en
même temps que de large influence sur la grande famille
des peuples chrétiens. Et si votre histoire présente
aussi ses pages tragiquement douloureuses, c'était aux
heures où l'oubli des uns, la négation des autres,
obscurcissaient, dans l'esprit de ce peuple, la conscience de
sa vocation religieuse et la nécessité de mettre
en harmonie la poursuite des fins temporelles et terrestres de
la patrie avec les devoirs inhérents à une si noble
vocation.
Et, néanmoins, une lumière resplendissante
ne cesse de répandre sa clarté sur toute l'histoire
de votre peuple ; cette lumière qui, même aux
heures les plus obscures, n'a jamais connu de déclin, jamais
subi d'éclipse, c'est toute la suite ininterrompue de saints
et de héros qui, de la terre de France, sont montés
vers le ciel. Par leurs exemples et par leur parole, ils brillent
comme des étoiles au firmament, quasi stellae in perpetuas
aeternitates (Dan. 12, 3) pour guider la marche de leur peuple,
non seulement dans la voie du salut éternel, mais dans
son ascension vers une civilisation toujours plus haute et plus
délicate.
Saint Remi qui versa l'eau du baptême
sur la tête de Clovis ; saint Martin, moine, évêque,
apôtre de la Gaule ; saint Césaire d'Arles ;
ceux-là et tant d'autres, se profilent avec un relief saisissant
sur l'horizon de l'histoire, dans cette période initiale
qui, pour troublée qu'elle fût, portait cependant
en son sein tout l'avenir de la France. Et, sous leur action,
l'Évangile du Christ commence et poursuit, à travers
tout le territoire des Gaules, sa marche conquérante, au
cours d'une longue et héroïque lutte contre l'esprit
d'incrédulité et d'hérésie, contre
les défiances et les tracasseries de puissances terrestres,
cupides et jalouses. Mais, de ces siècles d'effort courageux
et patient, devait sortir enfin la France catholique, cette Gallia
sacra, qui va de Louis, le saint roi, à Benoît-Joseph
Labre, le saint mendiant ; de Bernard de Clairvaux à
François de Sales, à l'humble Curé d'Ars ;
de Geneviève, la bergère de Nanterre, à Bernadette,
l'angélique pastourelle de Lourdes ; de Jeanne d'Arc,
la vierge guerrière, la sainte de la patrie, à Thérèse
de l'Enfant-Jésus, la vierge du cloître, la sainte
de la " petite voie ".
La vocation de la France, sa mission religieuse !
mes frères, mais cette chaire même ne lui rend-elle
pas témoignage ? Cette chaire qui évoque le
souvenir des plus illustres maîtres, orateurs, théologiens,
moralistes, apôtres, dont la parole, depuis des siècles,
franchissant les limites de cette nef, prêche la lumineuse
doctrine de vérité, la sainte morale de l'Évangile,
l'amour de Dieu pour le monde, les repentirs et les résolutions
nécessaires, les luttes à soutenir, les conquêtes
à entreprendre, les grandes espérances de salut
et de régénération.
À monter, même pour une seule
fois et par circonstance, en cette chaire après de tels
hommes, on se sent forcément, j'en fais en ce moment l'expérience,
bien petit, bien pauvre ; à parler dans cette chaire,
qui a retenti de ces grandes voix, je me sens étrangement
confus d'entendre aujourd'hui résonner la mienne.
Et malgré cela, quand je pense au passé
de la France, à sa mission, à ses devoirs présents,
au rôle qu'elle peut, qu'elle doit jouer pour l'avenir,
en un mot, à la vocation de la France, comme je voudrais
avoir l'éloquence d'un Lacordaire, l'ascétique pureté
d'un Ravignan, la profondeur et l'élévation théologique
d'un Monsabré, la finesse psychologique d'un Mgr d'Hulst
avec son intelligente compréhension de son temps !
Alors, avec toute l'audace d'un homme qui sent la gravité
de la situation, avec l'amour sans lequel il n'y a pas de véritable
apostolat, avec la claire connaissance des réalités
présentes, condition indispensable de toute rénovation,
comme je crierais d'ici à tous les fils et filles de France :
" Soyez fidèles à votre traditionnelle
vocation ! Jamais heure n'a été plus grave
pour vous en imposer les devoirs, jamais heure plus belle pour
y répondre. Ne laissez pas passer l'heure, ne laissez pas
s'étioler des dons que Dieu a adaptés à la
mission qu'il vous confie ; ne les gaspillez pas, ne les
profanez pas au service de quelque autre idéal trompeur,
inconsistant ou moins noble et moins digne de vous ! "
Mais, pour cela, je vous le répète,
écoutez la voix qui vous crie : " Priez,
Orate, fratres ! " Sinon, vous ne feriez
qu'oeuvre humaine, et, à l'heure présente, en face
des forces adverses, l'oeuvre purement humaine est vouée
à la stérilité, c'est-à-dire à
la défaite ; ce serait la faillite de votre vocation.
Oui, c'est bien cela que j'entends dans le
dialogue de la France du passé avec la France d'aujourd'hui.
Et Notre-Dame de Paris, au temps où ses murs montaient
de la terre, était vraiment l'expression joyeuse d'une
communauté de foi et de sentiments qui, en dépit
de tous les différends et de toutes les faiblesses, inséparables
de l'humaine fragilité, unissait tous vos pères
en un Orate, fratres dont la toute-puissante douceur dominait
toutes les divergences accidentelles. À présent,
cet Orate, fratres la voix de cette cathédrale ne
cesse pas de le répéter ; mais combien de coeurs
dans lesquels il ne trouve plus d'écho ! combien de
coeurs pour lesquels il ne semble plus être qu'une provocation
à renouveler le geste de Lucifer dans l'orgueilleuse ostentation
de leur incrédulité ! Cette voûte sous
laquelle s'est manifestée en des élans magnifiques
l'âme de la France d'autrefois et où, grâce
à Dieu, se manifestent encore la foi et l'amour de la France
d'aujourd'hui ; cette voûte qui, il y a sept siècles,
joignait ses deux bras vers le ciel comme pour y porter les prières,
les désirs, les aspirations d'éternité de
vos aïeux et les vôtres, pour recevoir et vous transmettre
en retour la grâce et les bénédictions de
Dieu ; cette voûte sous laquelle en un temps de crise,
l'incrédulité, dans son orgueil superbe, a célébré
ses éphémères triomphes par la profanation
de ce qu'il y a de plus saint devant le ciel ; cette voûte,
mes frères, contemple aujourd'hui un monde qui a peut-être
plus besoin de rédemption qu'en aucune autre époque
de l'histoire et qui, en même temps, ne s'est jamais cru
plus capable de s'en passer.
Aussi, tandis que je considère cet
état de choses et la tâche gigantesque qui, de ce
chef, incombe à la génération présente,
je crois entendre ces pierres vénérables murmurer
avec une pressante tendresse l'exhortation à l'amour ;
et moi-même, avec le sentiment de la plus fraternelle affection,
je vous la redis, à vous qui croyez à la vocation
de la France : " Mes frères, aimez! Amate,
fratres ! "
Tout ce monde qui s'agite au dehors, et dont
le flot, comme celui d'une mer déchaînée,
vient battre incessamment de son écume de discordes et
de haine les rives tranquilles de cette cité, de cette
île consacrée à la Reine de la paix, Mère
du bel amour ; ce monde-là, comment trouvera-t-il
jamais le calme, la guérison, le salut, si vous-mêmes,
qui, par une grâce toute gratuite, jouissez de la foi, vous
ne réchauffez pas la pureté de cette foi personnelle
à l'ardeur irrésistible de l'amour, sans lequel
il n'est point de conquête dans le domaine de l'esprit et
du cur ? Un amour qui sait comprendre, un amour qui
se sacrifie et qui, par son sacrifice, secourt et transfigure ;
voilà le grand besoin, voilà le grand devoir d'aujourd'hui.
Sages programmes, larges organisations, tout cela est fort bien ;
mais, avant tout, le travail essentiel est celui qui doit s'accomplir
au fond de vous-mêmes, sur votre esprit, sur votre coeur,
sur toute votre conduite. Celui-là seul qui a établi
le Christ roi et centre de son coeur, celui-là seul est
capable d'entraîner les autres vers la royauté du
Christ. La parole la plus éloquente se heurte aux coeurs
systématiquement défiants et hostiles. L'amour ouvre
les plus obstinément fermés.
Que d'hommes n'ont perdu la foi au Père
qui est dans les cieux que parce qu'ils ont perdu d'abord la confiance
dans l'amour de leurs frères qui sont sur la terre, même
de ceux qui font profession de vie chrétienne ! Le
réveil de ces sentiments fraternels et la claire vue de
leurs relations avec la doctrine de l'Évangile reconduiront
les fils égarés à la maison du Père.
Au malheureux gisant sur la route, le corps
blessé, l'âme plus malade encore, on n'aura que de
belles paroles à donner et rien qui fasse sentir l'amour
fraternel, rien qui manifeste l'intérêt que l'on
porte même à ses nécessités temporelles,
et l'on s'étonnera de le voir demeurer sourd à toute
cette rhétorique ! Qu'est-elle donc, cette foi qui
n'éveille au coeur aucun sentiment qui se traduise par
des oeuvres ? Qu'en dit saint Jean, l'apôtre et l'évangéliste
de l'amour ? " Celui qui jouit des biens de ce
monde et qui, voyant son frère dans le besoin, ne lui ouvre
pas tout grand son coeur, à qui fera-t-on croire qu'il
porte en lui l'amour de Dieu ? " (1 Jn 3, 17.)
La France catholique qui a donné à
l'Église, à l'humanité tout entière
un saint Vincent de Paul et tant d'autres héros de la charité,
ne peut pas ne pas entendre ce cri : Amate, fratres !
Et elle sait que les prochaines pages de son histoire, c'est sa
réponse à l'appel de l'amour qui les écrira.
À sa fidélité envers
sa vocation, en dépit de toutes les difficultés,
de toutes les épreuves, de tous les sacrifices, est lié
le sort de la France, sa grandeur temporelle aussi bien que son
progrès religieux. Quand j'y songe, de quel coeur, mes
frères, j'invoque la Providence divine, qui n'a jamais
manqué, aux heures critiques, de donner à la France
les grands coeurs dont elle avait besoin, avec quelle ardeur je
lui demande de susciter aujourd'hui en elle les héros de
l'amour, pour triompher des doctrines de haine, pour apaiser les
luttes de classes, pour panser les plaies saignantes du monde,
pour hâter le jour où Notre-Dame de Paris abritera
de nouveau sous son ombre maternelle tout son peuple, pour lui
faire oublier comme un songe éphémère les
heures sombres où la discorde et les polémiques
lui voilaient le soleil de l'amour, pour faire résonner
doucement à son oreille, pour graver profondément
dans son esprit la parole si paternelle du premier Vicaire de
Jésus-Christ : " Aimez-vous les uns les
autres d'une dilection toute fraternelle, dans la simplicité
de vos coeurs " (1 P 1, 22). In fraternitatis amore,
simplici ex corde invicem diligite !
Ce que je connais, mes frères, de ce
pays et de ce peuple français, des directions que lui donnent
ses chefs religieux et de la docilité du grand nombre des
fidèles ; ce que m'apprennent les écrits des
maîtres catholiques de la pensée, les rapports des
Congrès et Semaines où les problèmes de l'heure
présente sont étudiés à la lumière
de la foi divine ; ce que je constate aussi de l'idéalisme
avec lequel la jeunesse croyante de la France s'intéresse
à la question capitale du prolétariat et à
sa solution juste et chrétienne, tout cela certes me remplit
d'une ferme confiance que cette même jeunesse, grâce
à la rectitude de sa bonne volonté, à son
esprit de dévouement et de sacrifice, à sa charité
fraternelle, si noble en ses intentions, si loyale en ses efforts,
cheminera toujours par les voies droites et sûres. Aussi,
loin de moi de douter jamais de si saintes dispositions ;
mais, à la généreuse ardeur de la jeune France
vers la restauration de l'ordre social chrétien, Notre-Dame
de Paris, témoin au cours des siècles passés
de tant d'expériences, de tant de désillusions,
de tant de belles ardeurs tristement fourvoyées, vous adresse,
après son exhortation à l'amour : - Amate,
fratres ! - son exhortation à la vigilance, exhortation
empreinte de bonté maternelle, mais aussi de gravité
et de sollicitude : " Veillez, mes frères !
Vigilate, fratres ! "
Vigilate !
C'est qu'il ne s'agit plus aujourd'hui, comme en d'autres temps,
de soutenir la lutte contre des formes déficientes ou altérées
de la civilisation religieuse et la plupart gardant encore une
âme de vérité et de justice héritée
du christianisme ou inconsciemment puisée à son
contact ; aujourd'hui, c'est la substance même du christianisme,
la substance même de la religion qui est en jeu ; sa
restauration ou sa ruine est l'enjeu des luttes implacables qui
bouleversent et ébranlent sur ses bases notre confinent
et avec lui le reste du monde.
Le temps n'est plus des indulgentes illusions,
des jugements édulcorés qui ne voulaient voir dans
les audaces de la pensée, dans les errements du sens moral
qu'un inoffensif dilettantisme, occasion de joutes d'écoles,
de vains amusements de dialecticiens. L'évolution de ces
doctrines, de ces principes touche à son terme ; le
courant, qui insensiblement a entraîné les générations
d'hier, se précipite aujourd'hui et l'aboutissement de
toutes ces déviations des esprits, des volontés,
des activités humaines, c'est l'état actuel, le
désarroi de l'humanité, dont nous sommes les témoins,
non pas découragés, certes ! mais épouvantés.
Une grande partie de l'humanité dans
l'Europe actuelle est, dans l'ordre religieux, sans patrie, sans
foyer. Pour elle, l'Église n'est plus le foyer familial ;
Dieu n'est plus le Père ; Jésus-Christ n'est
plus qu'un étranger. Tombé des hauteurs de la révélation
chrétienne, d'où il pouvait d'un coup d'oeil contempler
le monde, l'homme n'en peut plus voir l'ordre dans les contrastes
de sa fin temporelle et éternelle ; il ne peut plus
entendre et goûter l'harmonie en laquelle viennent se résoudre
paisiblement les dissonances. Quel tragique travail de Sisyphe
que celui qui consiste à poursuivre la restauration de
l'ordre, de la justice, de la félicité terrestre,
dans l'oubli ou la négation même des relations essentielles
et fondamentales !
Quelle désillusion amère, quelle
douloureuse ironie que la lecture des fastes de l'humanité
dans laquelle les noms de ceux que, tour à tour, elle a
salués comme des précurseurs, des sauveurs, les
maîtres de la vie, les artisans du progrès - et qui
parfois le furent à certains égards - apparaissent
aujourd'hui comme les responsables, inconscients peut-être,
des crises dont nous souffrons, les responsables d'un retour,
après vingt siècles de christianisme, à un
état de choses, à certains égards, plus obscur,
plus inhumain que celui qui avait précédé !
Une organisation économique gigantesque
a étonné le monde par le fantastique accroissement
de la production, et des foules immenses meurent de misère
en face de ces producteurs qui souffrent souvent d'une détresse
non moins grande, faute de la possibilité d'écouler
l'excès monstrueux de leur production. Une savante organisation
technique a semblé rendre l'homme définitivement
maître des forces de la nature et, dans l'orgueil de sa
vie, devant les plus sacrées lois de la nature, l'homme
meurt de la fatigue et de la peur de vivre et, lui qui donne à
des machines presque l'apparence de la vie, il a peur de transmettre
à d'autres sa propre vie, si bien que l'ampleur toujours
croissante des cimetières menace d'envahir de tombes tout
le sol laissé libre par l'absence des berceaux.
À tous les maux, à toutes les
crises, peuvent s'opposer les projets de solution les plus divers,
ils ne font que souligner l'impuissance, tout en suscitant de
nouveaux antagonismes qui dispersent les efforts. Et ces efforts
ont beau s'intensifier jusqu'au sacrifice total de soi-même,
pour la réalisation d'un programme pour le salut de la
communauté, la disproportion entre le vouloir et le pouvoir
humains, entre les plans les plus magnifiques et leur réalisation,
entre la fin que l'on poursuit et le succès que l'on obtient,
va toujours s'accentuant. Et tant d'essais stériles et
malheureux n'aboutissent en fin de compte qu'à exaspérer
toujours davantage ceux qui sont las d'expériences vaines
et qui réclament impérieusement, farouchement parfois
et avec menaces, de vivre et d'être heureux.
Vigilate !
Eh ! oui, il en est tant qui, pareils aux apôtres à
Gethsémani, à l'heure même où leur
Maître allait être livré, semblent s'endormir
dans leur insouciance aveugle, dans la conviction que la menace
qui pèse sur le monde ne les regarde pas, qu'ils n'ont
aucune part de responsabilité, qu'ils ne courent aucun
risque dans la crise où l'univers se débat avec
angoisse. Quelle illusion ! Ainsi jadis, sur le mur du palais
où Balthasar festoyait, la main mystérieuse écrivait
le Mane, Thécel, Pharès. Encore Balthasar
eut-il la prudence et la curiosité d'interroger Daniel,
le prophète de Dieu ! Combien aujourd'hui n'ont même
pas cette prudente curiosité ! Combien restent sourds
et inertes à l'avertissement du Christ à ses apôtres :
Vigilate et orate ut non intretis in tentationem !
Vigilate !
Et pourtant l'Église, répétant la parole
même du Christ, les avertit. Depuis les derniers règnes
surtout, les avertissements se sont faits plus précis ;
les encycliques se succèdent ; mais à quoi
bon les avertissements, les cris d'alarme, la dénonciation
documentée des périls menaçants, si ceux-là
mêmes qui, régulièrement et correctement assis
au pied de la chaire, en entendent passivement la lecture, s'en
retournent chez eux continuer tranquillement leur habituel train
de vie sans avoir rien compris ni du danger commun ni de leur
devoir en face du danger !
Vigilate !
Ce n'est pas aux seuls insouciants que ce cri s'adresse. Il s'adresse
aussi à ces esprits ardents, à ces coeurs généreux
et sincères, mais dont le zèle ne s'éclaire
pas aux lumières de la prudence et de la sagesse chrétiennes.
Dans l'impétueuse fougue de leurs préoccupations
sociales, ils risquent de méconnaître les frontières
au-delà desquelles la vérité cède
à l'erreur, le zèle devient fanatisme et la réforme
opportune passe à la révolution. Et quand, pour
mettre l'ordre et la lumière dans cette confusion, le Vicaire
de Jésus-Christ, quand l'Église, en vertu de sa
mission divine, élève la voix sur les grandes questions
du jour, sur les problèmes sociaux, faisant la part du
vrai et du faux, du licite et de l'illicite, elle n'entend favoriser
ni combattre aucun camp ou parti politique, elle n'a rien d'autre
en vue que la liberté et la dignité des enfants
de Dieu; de quelque côté qu'elle rencontre l'injustice,
elle la dénonce et la condamne ; de quelque côté
qu'elle découvre le bien elle le reconnaît et le
signale avec joie. Mais il est une chose qu'elle exige de tous
ses enfants, c'est que la pureté de leur zèle ne
soit pas viciée par des erreurs, admises sans doute de
bonne foi et dans la meilleure intention du monde, mais qui n'en
sont pas moins dangereuses en fait et qui, en fin de compte, viennent
tôt ou tard à être attribuées non seulement
à ceux qui les tiennent, mais à l'Église
elle-même. Malheur à qui prétendrait faire
pactiser la justice avec l'iniquité, concilier les ténèbres
avec la lumière ! Quae enim participatio justitiae
cum iniquitate ? Aut quae societas luci ad tenebras ?
(2 Co 6,14.)
C'est aux heures de crises, mes frères,
que l'on peut juger le coeur et le caractère des hommes,
des vaillants et des pusillanimes. C'est à ces heures qu'ils
donnent leur mesure et qu'ils font voir s'ils sont à la
hauteur de leur vocation, de leur mission.
Nous sommes à une heure de crise. À
la vue d'un monde qui tourne le dos à la croix, à
la vraie croix du Dieu crucifié et rédempteur, d'un
monde qui délaisse les sources d'eau vive pour la fange
des citernes contaminées ; à la vue d'adversaires,
dont la force et l'orgueilleux défi ne le cèdent
en rien au Goliath de la Bible, les pusillanimes peuvent gémir
d'avance sur leur inévitable défaite ; mais
les vaillants, eux, saluent dans la lutte l'aurore de la victoire ;
ils savent très bien leur faiblesse, mais ils savent aussi
que le Dieu fort et puissant, Dominus fortis et potens, Dominus
potens in praelio (Ps 23, 8) se fait un jeu de choisir précisément
la faiblesse pour confondre la force de ses ennemis. Et le bras
de Dieu n'est pas raccourci ! Ecce non est abbreviata
manus Domini ut salvare nequeat (Is 59, 1).
Dans un instant, quand, debout à l'autel,
j'élèverai vers Dieu la patène avec l'hostie
sainte et immaculée pour l'offrir au Père éternel,
je lui présenterai en même temps la France catholique
avec l'ardente prière que, consciente de sa noble mission
et fidèle à sa vocation, unie au Christ dans le
sacrifice, elle lui soit unie encore dans son oeuvre d'universelle
rédemption.
Et puis, de retour auprès du trône
du Père commun pour lui faire part de tout ce que j'aurai
vu et éprouvé sur cette terre de France, oh !
comme je voudrais pouvoir faire passer dans son coeur si aimant,
pour le faire déborder de joie et de consolation, mon inébranlable
espérance que les catholiques de ce pays, de toutes classes
et de toutes tendances, ont compris la tâche apostolique
que la Providence divine leur confie, qu'ils ont entendu la voix
de Notre-Dame de Paris qui leur chante l'Orate, l'Amate,
le Vigilate, non comme l'écho d'un " hier "
évanoui, mais comme l'expression d'un " aujourd'hui "
croyant, aimant et vigilant, comme le prélude d'un " demain "
pacifié et béni.
Ô Mère céleste, Notre
Dame, vous qui avez donné à cette nation tant de
gages insignes, de votre prédilection, implorez pour elle
votre divin Fils ; ramenez-la au berceau spirituel de son
antique grandeur, aidez-la à recouvrer, sous la lumineuse
et douce étoile de la foi et de la vie chrétienne,
sa félicité passée, à s'abreuver aux
sources où elle puisait jadis cette vigueur surnaturelle,
faute de laquelle les plus généreux efforts demeurent
fatalement stériles, ou tout au moins bien peu féconds ;
aidez-la aussi, unie à tous les gens de bien des autres
peuples, à s'établir ici-bas dans la justice et
dans la paix, en sorte que, de l'harmonie entre la patrie de la
terre et la patrie du ciel, naisse la véritable prospérité
des individus et de la société tout entière.
" Mère du bon conseil ",
venez au secours des esprits en désarroi devant la gravité
des problèmes qui se posent, des volontés déconcertées
dans leur impuissance devant la grandeur des périls qui
menacent ! " Miroir de justice ", regardez
le monde où des frères, trop souvent oublieux des
grands principes et des grands intérêts communs qui
les devraient unir, s'attachent jusqu'à l'intransigeance
aux opinions secondaires qui les divisent ; regardez les
pauvres déshérités de la vie, dont les légitimes
désirs s'exaspèrent au feu de l'envie et qui parfois
poursuivent des revendications justes, mais par des voies que
la justice réprouve ; ramenez-les dans l'ordre et
le calme, dans cette tranquillitas ordinis qui seule est
la vraie paix !
Regina pacis !
Oh ! oui ! En ces jours où l'horizon est tout
chargé de nuages qui assombrissent les coeurs les plus
trempés et les plus confiants, soyez vraiment au milieu
de ce peuple qui est vôtre la " Reine de la Paix " ;
écrasez de votre pied virginal le démon de la haine
et de la discorde ; faites comprendre au monde, où
tant d'âmes droites s'évertuent à édifier
le temple de la paix, le secret qui seul assurera le succès
de leurs efforts : établir au centre de ce temple
le trône royal de votre divin Fils et rendre hommage à
sa loi sainte, en laquelle la justice et l'amour s'unissent en
un chaste baiser, justitia et pax osculatae sunt (Ps 74,
11).
Et que par vous la France, fidèle à
sa vocation, soutenue dans son action par la puissance de la prière,
par la concorde dans la charité, par une ferme et indéfectible
vigilance, exalte dans le monde le triomphe et le règne
du Christ Prince de la paix, Roi des rois et Seigneur des seigneurs.
Amen !