Extrait du Dictionnaire universel et complet des
conciles (deux tomes) du chanoine Adolphe-Charles Peltier,
publié dans l'Encyclopédie théologique
de l'abbé Jacques-Paul Migne (1847), dont il constitue
les tomes 13 et 14.
FLORENCE (Concile cuménique de),
l'an 1439. Ce concile, à proprement parler, ne fut que
la continuation de celui de Ferrare. On fera donc bien de consulter,
pour le commencement, l'article FERRARE.
La première session se tint le 26 février.
Le patriarche de Constantinople n'ayant pu s'y trouver, parce
qu'il était malade, le cardinal Julien et l'empereur des
Grecs furent les seuls qui y parlèrent, et qui convinrent
qu'il fallait chercher quelque expédient pour se réunir.
IIe et IIIe Sessions,
2 et 5 mars. On y agite la matière touchant la procession
du Saint-Esprit. Jean de Montenegro, provincial des dominicains,
et théologien des Latins, prouva par l'Écriture,
par la tradition et par de solides raisonnements, que le Saint-Esprit
procède du Père et du Fils : il expliqua ce
qu'on devait entendre par le terme de procession, et dit
que procéder était recevoir son existence d'un autre.
Marc d'Éphèse étant convenu de cette proposition,
Jean, argumentant de là, dit : Celui de qui le Saint
Esprit reçoit l'être dans les personnes divines,
en reçoit aussi la procession. Or, l'Esprit-Saint reçoit
l'être du Fils ; donc il en reçoit aussi la
procession, suivant la propre signification de ce terme. Mais
Marc ayant nié que le Saint-Esprit reçût l'être
du Fils, Jean le prouva par plusieurs arguments, et, en particulier,
par quelques textes de saint Épiphane ; aux passages
de saint Basile que son adversaire lui opposait, il oppose à
son tour les mêmes passages, tels qu'ils se lisaient dans
plusieurs exemplaires ; et il réfuta si pleinement
toutes les objections de Marc, qu'il le réduisit au silence.
IVe Session, 7 mars. Le
même théologien montra dans plusieurs exemplaires
de saint Basile, qu'on avait apportés exprès de
Constantinople, que ce saint docteur dit en termes formels, dans
le livre troisième contre Eunomius, que le Saint-Esprit
ne procède pas seulement du Père, mais aussi du
Fils.
Ve VIe et VIIe
Sessions, 10, 14 et 17 mars. On agita ce qui regardait
l'autorité et les témoignages de saint Basile.
VIIIe et IXe Sessions,
21 et 24 mars. Jean y parla longtemps avec beaucoup d'érudition
et de netteté. Il fit voir que, de tous les Pères
grecs qui ont parlé de la procession du Saint-Esprit, plusieurs
ont dit en termes formels ou équivalents, qu'il procède
du Père et du Fils ; et que tous ceux qui ont dit
qu'il procède du Père, n'ont jamais exclu le Fils.
Comme Marc d'Éphèse et plusieurs autres Grecs avec
lui inféraient de la croyance des Latins que ceux-ci admettaient
deux principes, au lieu d'un seul, le provincial démontra
par nombre d'autorités, empruntées des Latins eux-mêmes,
que telle n'était pas leur croyance, mais qu'ils avaient,
au contraire, toujours enseigne que le Père et le Fils
sont un seul et même principe du Saint-Esprit. En outre,
il expliqua comment on peut entendre ces deux prépositions
per et ex, dont on se sert pour marquer la procession
du Saint-Esprit ; et il donna par écrit le précis
de son discours.
Les Grecs furent partagés : les
uns étaient pour l'union ; de ce nombre étaient
l'empereur et Bessarion de Nicée : les autres y étaient
opposés ; Marc d'Éphèse était
de ces derniers. On entama des négociations : on examina
l'écrit de Jean. Marc le taxait d'hérésie ;
Bessarion, au contraire, dit hautement qu'il fallait rendre gloire
à Dieu, et avouer de bonne foi que la doctrine des Latins
était la même que celle des anciens Pères
de l'Église grecque, et qu'on devait expliquer ceux qui
avaient parlé plus obscurément, par les autres qui
s'étaient expliqués avec clarté. Il justifia
ensuite, dans un long discours que nous avons dans les actes du
concile, le sentiment des Latins sur la procession du Saint-Esprit,
réfuta les objections des Grecs, et finit en exhortant
ses confrères à l'union : son sentiment fut
appuyé par celui de George Scholarius, un des théologiens
grecs.
L'empereur étant convenu avec le pape
que l'on nommerait de part et d'autre des personnes pour donner
leur avis sur les moyens de parvenir à l'union, on proposa
divers avis, dont aucun ne fut accepté par les deux partis.
Après plusieurs négociations, on dressa, sur la
procession du Saint-Esprit, une profession de foi, dans laquelle
il est dit : " Nous, Latins et Grecs, confessons,
etc., que le Saint-Esprit est éternellement du Père
et du Fils ; et que de toute éternité il procède
de l'un et de l'autre, comme d'un seul principe (1), et par une
seule production qu'on appelle spiration. Nous déclarons
aussi que ce que disent les saints docteurs et les Pères,
que le Saint-Esprit procède du Père par le Fils,
doit être pris en ce sens que le Fils est, comme le Père
et conjointement avec lui, le principe du Saint-Esprit. Et parce
que tout ce qu'a le Père, il le communique à son
Fils, excepté la paternité, qui le distingue du
Fils et du Saint-Esprit, aussi est-ce de son Père que le
Fils a reçu de toute éternité cette vertu
productive par laquelle le Saint-Esprit procède du Fils
comme du Père. "
(1) On trouve ici condamnée
d'avance l'erreur de M. F Lamennais (Esquisse d'une phil.),
reproduite par M. l'abbé Maret dans sa Théodicée,
qui consiste à admettre en Dieu trois principes, au lieu
d'un seul qu'a toujours reconnu l'Église catholique. Cette
inexactitude de doctrine ou de langage, pour ne rien dire de pire,
a été victorieusement combattue dans les Annales
de Philosophie chrétienne, année 1846, après
avoir été signalée pour la première
fois dans l'opuscule intitulé : M. Lamennais réfuté
par lui-même, par M. l'abbé Ad. Ch. Peltier.
Cette définition fut lue, approuvée
et signée, le 8 juin, des uns et des autres, à l'exception
de Marc d'Éphèse qui persévéra dans
son obstination. Ensuite ils se donnèrent tous le baiser
de paix, en signe de leur réunion. Cette affaire étant
terminée, on traita la question du pain azyme, et les Grecs
convinrent qu'on pouvait consacrer avec cette sorte de pain, comme
avec le pain levé. Il en fut de même sur la croyance
par rapport au purgatoire : on convint que les âmes
des véritables pénitents, morts dans la charité
de Dieu, avant d'avoir fait de dignes fruits de pénitence,
sont purifiées après leur mort par les peines du
purgatoire, et qu'elles sont soulagées de ces peines par
les suffrages des fidèles vivants, comme sont le sacrifice
de la messe, les aumônes et les autres uvres de piété.
On contesta longtemps sur la primauté
du pape ; enfin les évêques grecs dressèrent
un projet que le pape et les cardinaux agréèrent ;
il est conçu ainsi : " Touchant la primauté
du pape, nous avouons qu'il est le souverain pontife et le vicaire
de Jésus-Christ, le pasteur et le docteur de tous les chrétiens,
qui gouverne l'Église de Dieu, sauf les privilèges
et les droits des patriarches d'Orient. "
Après plusieurs conférences,
le décret d'union fut dressé le 6 juillet, et on
le mit au net, en grec et en latin. Le pape le signa, et, après
lui, les cardinaux au nombre de dix-huit ; deux patriarches
latins, celui de Jérusalem et celui de Grade ; deux
évêques ambassadeurs du duc de Bourgogne ; huit
archevêques, quarante-sept évêques, à
la vérité presque tous italiens ; quatre généraux
d'ordre ; quarante et un abbés. Du côté
des Grecs, l'empereur Jean Paléologue signa le premier,
et, après lui, les vicaires des patriarches d'Alexandrie,
d'Antioche et de Jérusalem. Celui de Constantinople était
mort peu auparavant. Plusieurs métropolitains signèrent
en leurs noms et au nom d'un autre absent.
Ce décret porte en substance :
1° que le Saint Esprit reçoit de toute éternité
son être du Père et du Fils en même temps,
et qu'il procède de l'un et de l'autre comme d'un seul
principe ; 2° que l'addition faite au symbole de ce
mot, Filioque, est légitime, comme étant
devenue une explication nécessaire du dogme ; 3°
que la consécration de l'Eucharistie peut également
se faire sur le pain fermenté et sur le pain azyme, et
que chaque Église doit suivre là-dessus son usage
particulier ; 4° que les âmes de ceux qui meurent
avant d'avoir satisfait par de dignes fruits de pénitence,
quoiqu'en état de grâce, sont soumises aux peines
du purgatoire, et peuvent être soulagées par le saint
sacrifice, par les prières et les autres bonnes uvres
des vivants ; que celles qui n'ont rien à expier,
sont aussitôt admises dans le ciel au bonheur de voir Dieu ;
et que celles qui sortent de ce monde avec un péché
mortel, ou même avec le seul péché originel,
descendent en enfer, pour y souffrir des peines diverses ;
5° que le saint-siège apostolique et le pontife romain
a la primauté sur tout l'univers, qu'il est le successeur
de saint Pierre, prince des apôtres, et le vrai vicaire
de Jésus-Christ, qu'il est le chef de l'Église entière,
le père et le docteur de tous les chrétiens, et
que Notre-Seigneur lui a remis dans la personne de saint Pierre
le plein pouvoir de paître, de régir et de gouverner
l'Église universelle, comme le prouvent les actes des conciles
cuméniques et les sacrés canons. Enfin le
concile assigne au patriarche de Constantinople le second rang
après le pontife romain ; le troisième au patriarche
d'Alexandrie ; le quatrième à celui d'Antioche,
et le cinquième à celui de Jérusalem, en
conservant à chacun ses droits et ses privilèges.
Ce décret fut publié au nom du pape, et daté
de la neuvième année de son pontificat. Les Grecs,
au nombre de trente, partirent de Florence le 26 août, et
ils arrivèrent à Constantinople le 1er
février 1440.
Cependant, après leur départ,
le pape continua son concile. Ce fut dans cette première
session, qui se tint le 4 septembre, que les Pères de Bâle,
qui avaient déposé le pape Eugène, furent
traités par ce pape d'hérétiques et de schismatiques.
Dans la deuxième, le 22 novembre, il fit un décret
très étendu pour réunir les Arméniens
à l'Église romaine. Outre la foi de la Trinité
et de l'Incarnation, expliquées par les conciles généraux
qui y sont indiqués, il contient encore la forme et la
matière de chaque sacrement, exposées un peu autrement
que les Grecs et plusieurs théologiens ne les expliquaient.
Dans la troisième, le 23 mars 1441, il déclare Amédée
antipape, hérétique, schismatique, et tous ses fauteurs
criminels de lèse-majesté, promettant toutefois
le pardon à ceux qui se reconnaîtraient avant cinquante
jours. Dans la quatrième, le 5 février 1442, on
fit un décret de réunion avec les jacobites ;
il fut signé par le pape et huit cardinaux. L'abbé
André, député du patriarche Jean, reçut
et accepta ce décret au nom de tous les jacobites
éthiopiens, et promit de le faire exactement observer.
Dans la cinquième et dernière, le 26 avril 1442,
le pape proposa la translation du concile à Rome ;
mais on n'y tint que deux séances. On y fit des décrets
touchant la réunion des Syriens, des Chaldéens et
des Maronites à l'Église romaine.
" On dispute, dit le savant P. Berthier,
si cette assemblée représentait véritablement
l'Église universelle, quand les Grecs furent partis, et
en particulier quand on publia le décret célèbre
pour l'union des Arméniens. C'est en France plus qu'ailleurs
qu'on a traité cette question, qui entre dans la controverse
des sacrements. Or, il semble que le départ des
Grecs n'empêchait pas l'cuménicité du
concile, au temps de la réunion des Arméniens, puisque,
durant son séjour à Florence, l'empereur Jean Paléologue
avec son conseil y avait donné un plein consentement ;
puisqu'il y avait encore alors en cette ville deux des plus célèbres
prélats de l'Église grecque, savoir, Isidore de
Russie et Bessarion de Nicée, qui pouvaient bien être
censés représenter les suffrages des autres évêques
d'Orient ; puisqu'au concile de Trente le cardinal du Mont,
qui en était un des présidents, assura que le concile
de Florence avait duré près de trois ans encore
après le départ des Grecs. Et ce cardinal apportant
cette raison, afin d'autoriser les définitions contenues
dans les décrets donnés pour les jacobites et les
Arméniens, montrait suffisamment par là qu'il regardait
le concile de Florence, dans sa continuation depuis le départ
des Grecs, comme un concile cuménique. Enfin le pape
Eugène et tous les Pères qui étaient à
Florence se donnèrent aux Arméniens comme formant
encore l'assemblée de l'Église universelle ;
le décret même en fait foi : apparemment qu'ils
ne prétendirent pas tromper les députés de
cette nation, et apparemment aussi que leur autorité peut
bien l'emporter sur celle de quelques théologiens français
fort modernes, qui ont voulu douter de ce point...
" Mais il y a un autre point beaucoup
plus considérable, sur lequel on a aussi disputé
en France, et qui regarde le fond même, l'état et
l'essence du concile de Ferrare et de Florence, pris dans son
tout, c'est-à-dire, durant l'assemblée des Latins
et des Grecs. Quelques-uns ont cru que ce concile n'avait jamais
été véritablement et proprement cuménique.
Tel fut autrefois le sentiment du cardinal de Lorraine, qui s'en
expliqua d'une manière assez vive, au temps même
du concile de Trente. " Mais, reprend sur cela le P.
Alexandre, l'opinion de ce grand prélat n'oblige pas les
théologiens français de retrancher le concile de
Florence de la liste des conciles généraux ;
car jamais l'Église gallicane ne s'est récriée
contre ce concile, jamais elle n'a mis d'opposition à l'union
des Grecs ni à la définition de foi publiée
à Florence, au contraire, elle a toujours fait profession
de la respecter. A la vérité les évêques
de la domination du roi n'eurent pas permission d'aller à
Ferrare et à Florence, mais ils y furent présents
d'esprit et de volonté ; ils entrèrent dans
les intérêts de cette union tant désirée
entre les deux Églises... sans compter que plusieurs prélats
de l'Église gallicane, mais établis dans les provinces
qui n'étaient pas encore réunies à la Couronne,
assistèrent en personne à ce concile. "
Le même auteur prouve ensuite très au long que l'assemblée
de Florence fut générale par la convocation,
la célébration, la représentation de l'Église
universelle, en un mot, dit-i1, par l'autorité :
et il répond ensuite à toutes les objections.
" Ce sentiment du docteur dominicain
est aussi celui de M. de Marca, de M. Bossuet, de la faculté
de théologie de Paris, et de tout le clergé de France. "
Hist. de l'Église gallic., l. XLVIII.
Si l'on fait dépendre l'cuménicité
du concile de Florence de la présence de quelques prélats
grecs, nous ne voyons pas pourquoi on admettrait comme cuménique
le concile de Trente, où l'Église d'Orient n'a pas
du tout été représentée. Que l'on
consente enfin à reconnaître que l'cuménicité
des conciles dépend surtout de la déclaration du
saint-siège, et l'on pourra dire quelque chose de mieux
que de dire il semble, sur un fait qui paraîtra alors
si simple et si à l'abri de toute contestation.