MESSIEURS,
Je sens plus que jamais la difficulté
de parler, aujourd'hui que je dois parler devant les maîtres
de l'art du bien dire, et dans une compagnie où l'on voit
paraître avec un égal avantage l'érudition
et la politesse. Ce qui augmente ma peine, c'est qu'ayant abrégé
en ma faveur vos formes et vos délais ordinaires, vous
me pressez d'autant plus à vous témoigner ma reconnaissance,
que vous vous êtes vous-mêmes pressés de me
faire sentir les effets de vos bontés particulières ;
si bien que m'ayant ôté, par la grandeur de vos grâces,
le moyen d'en parler dignement, la facilité de les accorder
me prive encore du secours que je pouvais espérer de la
méditation et du temps.
À la vérité, Messieurs,
s'il s'agissait seulement de vous exprimer les sentiments de mon
cur, il ne faudrait ni étude ni application pour
s'acquitter de ce devoir. Mais si je me contentais de vous donner
ces marques de reconnaissance, que la nature apprend à
tous les hommes, sans exposer les raisons qui me font paraître
ma réception dans cette illustre compagnie si avantageuse
et si honorable, ne serait-ce pas me rendre indigne d'entrer dans
un corps si célèbre, et démentir en quelque
sorte l'honneur que vous m'avez fait par votre choix ? Il
faut donc vous dire, Messieurs, que je ne regarde pas seulement
cette académie comme une assemblée d'hommes savants,
que l'amour et la connaissance des belles-lettres unissent ensemble.
Quand je remonte jusqu'à la source
de votre institution, un si bel établissement élève
plus haut mes pensées. Oui, Messieurs, c'est cette ardeur
infatigable qui animait le grand cardinal de Richelieu à
porter au plus haut degré la gloire de la France ;
c'est, dis-je, cette même ardeur qui lui inspira le dessein
de former cette compagnie. En effet, s'il est véritable,
comme disait l'orateur romain, que la gloire consiste, ou bien
à faire des actions qui soient dignes d'être écrites,
ou bien à composer des écrits qui méritent
d'être lus, ne fallait-il pas, Messieurs, que ce génie
incomparable joignit ces deux choses pour accomplir son ouvrage ?
C'est aussi ce qu'il a exécuté heureusement. Pendant
que les Français, animés de ses conseils vigoureux,
méritaient, par des exploits inouïs, que les plumes
les plus éloquentes publiassent leurs louanges, il prenait
soin d'assembler dans la ville capitale du royaume l'élite
des plus illustres écrivains de France, pour en composer
votre corps. Il entreprit de faire en sorte que la France fournît
tout ensemble et la matière et la forme des plus excellents
discours ; qu'elle fût en même temps docte et
conquérante, qu'elle ajoutât l'empire des lettres
à l'avantage glorieux qu'elle avait toujours conservé
de commander par les armes. Et certainement, Messieurs, ces deux
choses se fortifient et se soutiennent mutuellement. Comme les
actions héroïques animent ceux qui écrivent,
ceux-ci réciproquement vont remuer, par le désir
de la gloire, ce qu'il y a de plus vif dans les grands courages,
qui ne sont jamais plus capables de ces généreux
efforts, par lesquels l'homme est élevé au-dessus
de ses propres forces, que lorsqu'ils sont touchés de cette
belle espérance, de laisser à leurs descendants,
à leur maison, à l'État, des exemples toujours
vivants de leur vertu, et des monuments éternels de leurs
mémorables entreprises. Et quelles mains peuvent dresser
ces monuments éternels, si ce n'est ces savantes mains
qui impriment à leurs ouvrages ce caractère de perfection
que le temps et la postérité respectent ? C'est
le plus grand effet de l'éloquence.
Mais, Messieurs, l'éloquence est morte,
toutes ses couleurs s'effacent, toutes ses grâces s'évanouissent,
si l'on ne s'applique avec soin à fixer en quelque sorte
les langues, et à les rendre durables. Car comment peut-on
confier des actions immortelles à des langues toujours
incertaines et toujours changeantes ; et la nôtre en
particulier pouvait-elle promettre l'immortalité, elle
dont nous voyons tous les jours passer les beautés, et
qui devenait barbare à la France même dans le cours
de peu d'années ? Quoi donc ? la langue française
ne devait-elle jamais espérer de produire des écrits
qui pussent plaire à nos descendants ; et pour méditer
des ouvrages immortels, fallait-il toujours emprunter le langage
de Rome et d'Athènes ? Qui ne voit qu'il fallait plutôt
pour la gloire de la nation former la langue française,
afin qu'on vît prendre à nos discours un tour plus
libre et plus vif, dans une phrase qui nous fût plus naturelle,
et qu'affranchis de la sujétion d'être toujours de
faibles copies, nous puissions enfin aspirer à la gloire
et à la beauté des originaux. Vous avez été
choisis, Messieurs, pour ce beau dessein, sous l'illustre protection
de ce grand homme, qui ne possède pas moins les règles
de l'éloquence, que de l'ordre et de la justice, et qui
préside depuis tant d'années aux conseils du Roi,
autant par la supériorité de son génie, que
par l'autorité de sa charge.
L'usage, je le confesse, est appelé
avec raison le père des langues. Le droit de les établir,
aussi bien que de les régler, n'a jamais été
disputé à la multitude ; mais si cette liberté
ne veut pas être contrainte, elle souffre toutefois d'être
dirigée. Vous êtes, Messieurs, un conseil réglé
et perpétuel, dont le crédit, établi sur
l'approbation publique, peut réprimer les bizarreries de
l'usage, et tempérer les dérèglements de
cet empire trop populaire. C'est le fruit que nous espérons
recevoir bientôt de cet ouvrage admirable que vous méditez ;
je veux dire, ce trésor de la langue, si docte dans ses
recherches, si judicieux dans ses remarques, si riche et si fertile
dans ses expressions.
Telle est donc l'institution de l'Académie :
elle est née pour élever la langue française
à la perfection de la langue grecque et de la langue latine.
Aussi a-t-on vu par vos ouvrages, qu'on peut, en parlant français,
joindre la délicatesse et la pureté attique à
la majesté romaine. C'est ce qui fait que l'Europe apprend
vos écrits, et quelque peine qu'ait l'Italie d'abandonner
tout à fait l'empire, elle est prête à vous
céder celui de la politesse et des sciences. Par vos travaux
et par votre exemple, les véritables beautés du
style se découvrent de plus en plus dans les ouvrages français,
puisqu'on y voit la hardiesse, qui convient à la liberté
mêlée à la retenue, qui est l'effet du jugement
et du choix. La licence est restreinte par les préceptes ;
et toutefois vous prenez garde qu'une trop scrupuleuse régularité,
qu'une délicatesse trop molle, n'éteigne le feu
des esprits, et n'affaiblisse la vigueur du style. Ainsi nous
pouvons dire, Messieurs, que la justesse est devenue par vos soins
le partage de notre langue, qui ne peut plus rien endurer ni d'affecté
ni de bas : si bien qu'étant sortie des jeux de l'enfance,
et de l'ardeur d'une jeunesse emportée, formée par
l'expérience, et réglée par le bon sens,
elle semble avoir atteint la perfection qui donne la consistance.
La réputation toujours fleurissante de vos écrits,
et leur éclat toujours vif, l'empêcheront de perdre
ses grâces ; et nous pouvons espérer qu'elle
vivra dans l'état où vous l'avez mise, autant que
durera l'empire français, et que la maison de saint Louis
présidera à toute l'Europe. Continuez donc, Messieurs,
à employer une langue si majestueuse à des sujets
dignes d'elle. L'éloquence, vous le savez, ne se contente
pas seulement de plaire, soit que la parole retienne sa liberté
naturelle dans l'étendue de sa prose, soit que resserrée
dans la mesure des vers, et plus libre encore d'une autre sorte,
elle prenne un vol plus hardi dans la poésie, toujours
est-il véritable que l'éloquence n'est inventée,
ou plutôt qu'elle n'est inspirée d'en-haut, que pour
enflammer les hommes à la vertu ; et ce serait, dit
saint Augustin, la rabaisser trop indignement, que de lui faire
consumer ses forces dans le soin de rendre agréables des
choses qui sont inutiles. Mais si vous voulez conserver au monde
cette grande, cette sérieuse, cette véritable éloquence,
résistez à une critique importune, qui tantôt
flattant la paresse par une fausse apparence de facilité,
tantôt faisant la docte et la curieuse par de bizarres raffinements,
ne laisserait à la fin aucun lieu à l'art, et nous
ferait retomber dans la barbarie. Faites paraître à
sa place une critique sévère, mais raisonnable,
et travaillez sans relâche à vous surpasser tous
les jours vous-mêmes, puisque telle est tout ensemble la
grandeur et la faiblesse de l'esprit humain, que nous ne pouvons
égaler nos propres idées ; tant celui qui nous
a formés a pris soin de marquer son infinité. Au
milieu de nos défauts, un grand objet se présente
pour soutenir la grandeur des pensées et la majesté
du style. Un roi a été donné à nos
jours, que vous nous pouvez figurer en cent emplois glorieux,
et sous cent titres augustes ; grand dans la paix et dans
la guerre ; au dedans et au dehors ; dans le particulier
et dans le public, on l'admire, on le craint, on l'aime. De loin
il étonne, de près il attache ; industrieux
par sa bonté à faire trouver mille secrets agréments
dans un seul bienfait ; d'un esprit vaste, pénétrant,
réglé, il conçoit tout, il dit ce qu'il faut,
il connaît et les affaires et les hommes, il les choisit,
il les forme, il les applique dans le temps, il sait les renfermer
dans leur fonctions; puissant, magnifique, juste ; veut-il
prendre ses résolutions, la droite raison est sa conseillère ;
après il se soutient, il se suit lui-même, il faut
que tout cède à sa fermeté et à sa
vigueur invincible. Le voilà, Messieurs, ce digne sujet
de vos discours, et de vos chants héroïques. Le voyez-vous
ce grand roi dans ses nouvelles conquêtes, disputant aux
Romains la gloire des grands travaux, comme il leur a toujours
disputé celle des grandes actions ? Des hauteurs orgueilleuses
menaçaient ses places ; elles s'abaissent en un moment
à ses pieds, et sont prêtes à subir le joug
qu'il impose. On élève des montagnes dans les remparts,
on creuse des abîmes dans les fossés : la terre
ne se reconnaît plus elle-même et change tous les
jours de forme sous les mains de ses soldats, qui trouvent sous
les yeux du roi de nouvelles forces, et qui en faisant les forteresses
s'animent à les défendre. Vous avez souvent admiré
l'ordre de sa maison ; considérez la discipline de
ses troupes, où la licence n'est pas seulement connue,
et qui ne sont plus redoutées que par l'ennemi. Ces choses
sont merveilleuses, incroyables, inouïes ; mais son
génie, son cur, sa fortune, lui promettent je ne
sais quoi de plus grand encore. De quelque côté qu'il
se tourne, ses ennemis redoutent ses moindres démarches ;
ils sentent sa force et son ascendant et leur fierté affectée
couvre mal leur crainte et leur désespoir. Finissons :
car où m'emporterait l'ardeur qui me presse ? Il aime
et les savants et les sciences ; c'est à elles, pour
ainsi dire, qu'il a voulu confier le plus précieux dépôt
de l'État ; il veut qu'elles cultivent l'esprit le
plus vif et le plus beau naturel du monde. Ce Dauphin, cet aimable
prince, surmonte heureusement les premières difficultés
des études ; et s'il n'est pas rebuté par les
épines, quelle sera son ardeur quand il pourra cueillir
les fleurs et les fruits ? On vous nourrit, Messieurs, un
grand protecteur ; si nos vux sont exaucés,
si nos soins prospèrent, ce prince ne sera pas seulement
un jour le digne sujet de vos discours ; il en connaîtra
les beautés, il en aimera les douceurs, il en couronnera
le mérite.