
L'abbé Roger Derry
Mon Cher Monsieur le Curé (Monseigneur
Chevrot, curé de Saint François-Xavier)
Je suis à quelques jours, peut-être
à quelques heures de ma mort. Dieu est bien bon qui me
donne une grande paix et cette joie de l'esprit
dont parle l'auteur de l'Imitation. Il n'y a rien pour la nature :
le corps est brisé, le coeur est meurtri, mais l'âme
est dans les hauteurs. Je ne cesse de remercier le bon Dieu
qui, dans son immense bonté, m'a redonné tant de
ferveur. J'aurais pu mourir, sinon dans le péché,
du moins dans la tiédeur que la trop grande activité
extérieure risquait d'entraîner. Or, la paille des
cachots, le jeûne le plus rigoureux, les humiliations et
les misères de toutes sortes, la solitude, tout ce que
Dieu dans sa Providence a permis pour mon bien, joint à
la prière et à l'oraison continuelle, m'ont
conduit sur des sommets où il fait beau et bon. Ma vie
depuis deux ans n'a été qu'une messe continue et
ce sera bientôt après l'immolation du Calvaire, la
communion la plus intime et l'action de grâces éternelles.
Comme Dieu est bon ! Car ma confiance
est plus grande que la crainte que je pourrais concevoir à
cause de mes péchés. Je demande cependant vos prières
et des messes pour toutes celles que je n'aurai pas dites (c'est
surtout cela qui fut ma grosse souffrance et qui est aussi l'objet
de mes craintes).
Je vous demande pardon de n'avoir pas été
ce que j'aurais dû être, comme je demande pardon à
tous ceux à qui involontairement j'aurais pu faire de la
peine ou causer quelque tort. Je n'ai toujours voulu que le bien :
si je me suis trompé dans les moyens, je me rattraperai
bientôt en me donnant pour tous.
Quels regrets de ne pouvoir plus me livrer
à l'apostolat, et de savoir que ma vie est terminée
ici-bas. Le bon Dieu l'avait-il marquée si courte ?
mes responsabilités ne sont-elles pas très grandes
d'avoir réduit ma vie qu'il voulait pour lui seul plus
longue ? ... Mais je dépasse et j'abandonne ces craintes
pour me jeter le plus complètement possible en Dieu.
J'offre ma vie pour toutes les grandes causes
que j'aurais voulu mieux servir, pour Dieu, pour l'Église,
pour la France, pour ma chère paroisse Saint François-Xavier,
où je suis si souvent par la pensée, pour mon cher
Bon-Conseil, pour tous ceux que j'aime.
Puisse ma mort être ma messe la mieux
célébrée,
la plus généreusement et la plus joyeusement offerte.
Je vais bientôt, Cher Monsieur le Curé, voir
Celui que, malgré tout, j'ai tant aimé. Je vais
enfin l'aimer comme j'aurais voulu l'aimer toute ma vie, et j'espère,
de là-haut, faire plus de bien que je n'en ai fait ici-bas
...
J'aurais encore tant de choses à vous
dire. Mon coeur est plein à déborder et je suis
obligé de terminer. (Si vous saviez dans quelles conditions
je griffonne ce mot !... les bottes !...) Je pense à
tous, je n'oublie personne. Je prie pour tous. J'ai tant aimé !
Mais il me semble que j'aime bien mieux encore et bientôt,
de là-haut, comme je vous aiderai !
Comme Dieu est bon de me faire finir sur la
paille d'un cachot, dans le dénuement le plus absolu, mais
que j'aime, dans l'extrême pauvreté et l'obéissance.
Comme la prière et l'oraison sont faciles. Mon bréviaire
que j'ai pu dire presque toujours a été ma grande
consolation, ma nourriture quotidienne avec l'Imitation de Jésus-Christ.
Je n'avais jamais autant goûté les Psaumes.
Je demande encore pardon à tous ceux
que j'aurai pu contrister. Priez beaucoup pour moi ! Demandez
à mes chers confrères la charité de messes.
Et puis, à bientôt, au ciel !... où je
suis déjà par la pensée et le désir.
Je me permets de vous embrasser très filialement. Je vous
redis toute mon affection et puis devinez tout ce que je ne dis
pas mais dont mon coeur est plein.
ROGER
Le 2 Septembre 1943
" Vita mutatur non tollitur "
" Laetus obtulli Universa " " Dominus
Pars " " Bonum est mihi quia humiliasti me "
" Quam dilecta tabernacula Domine " " Fiat
voluntas Tua " (On accepte joyeusement tout de lui).
Me permettrai-je un conseil à de plus jeunes confrères :
" Que l'on ne cache pas la vérité à
des malades qui vont mourir ". La mort c'est le voile
qui se déchire.
P.S. - Comme je voudrais bien mourir !
Je le demande sans cesse au Bon Dieu. Je m'étonne d'avoir
une si grande paix. C'est probablement parce que je n'ai pas bien
conscience de mes péchés. Le Bon Dieu fait dominer
en moi la confiance et la joie du sacrifice. Priez cependant beaucoup
pour moi.
Bien mourir !... Ce serait au moins cela
de bien dans ma vie dont le Bon Dieu pourrait tenir compte. Oh !
S'il voulait bien, me donner sa grâce et accepter ma
vie. Quelle Messe ! S'il continue à m'aider, j'irai
en chantant !
Donner sa vie pour ceux que l'on aime,
quel bonheur !
Je prie tout spécialement pour les
vocations. Que le Bon Dieu donne à son Église, à
la France, à la Paroisse de saints Prêtres.
Je supplie que l'on dise des messes pour toutes
celles que je n'aurais pas dites.
Vous devez trouver mon testament chez moi.
Seuls mes meubles reviennent à ma famille. Tout
argent est pour les oeuvres, mon linge pour les pauvres. Je ne
pourrai pas donner de mes nouvelles à ma famille. Je recommande
à tous de vivre toujours en excellents chrétiens.
Redites-leur toute la tendresse et toute l'affection que je ne
pourrai, hélas !, leur témoigner.
Ce n'est qu'un Au-revoir. Au Ciel.